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Le Champ Secret

  • : Le Champ secret, littérature, chanson, théâtre...
  • Le Champ secret, littérature, chanson, théâtre...
  • : Les mots du Champ secret voudraient dire autrement, dans le clair-obscur du sous-bois plutôt que dans la transparence obligée de l’openfield.
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Association

Le Champ secret 

 

création le 11 août 2010

n° de Siret : 524 784 576 00018 

route d’Assier 46320 Livernon 

 

Promouvoir les pratiques d’écriture sous toutes leurs formes (littérature, chansons, théâtre…) par l’édition, la création de spectacles, l'organisation d’événements, l’animation pédagogique et la formation…

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Concours de nouvelles des Treize Vendredis

 

Chers amis,

Le moment est venu de lancer la neuvième édition de notre bien-aimé concours de nouvelles des Treize Vendredis, et d’en dévoiler le thème :

 

NEUF

 

Chaque participant pourra envoyer jusqu’à trois textes, en respectant les règles ci-dessous :

– ne pourront concourir que des textes narratifs en prose ;

– ils devront être inédits ;

– ils ne devront pas excéder 15 000 signes chacun, espaces non compris (soit 4 à 5 pages Times new roman police 12 interligne 1,5).

Selon une tradition bien établie, et qui fait la principale originalité de ce concours, le jury comprendra :

– les auteurs-participants de cette édition ;

– ceux des éditions précédentes qui auront accepté d’en faire partie ;

– les sociétaires du Champ secret.

Comme vous le voyez, je reste le secrétaire du concours. Les textes devront me parvenir au plus tard le 9 septembre 2016, à mon adresse : eric.ardouin@wanadoo.fr, accompagnés chacun d’un bulletin de participation dont le modèle se trouve ci-dessous.

Dans les premiers jours de l’hiver, chaque membre du jury recevra la totalité des contributions et pourra voter pour la ou les nouvelle(s) de son choix – à l’exclusion de ses propres textes.

Les textes en compétition seront proposés sans nom d’auteur. Le secret sera levé à la publication des résultats, début décembre.

Les pseudonymes sont autorisés, sans que cela affecte la limitation à trois textes par personne participante.

Les trois nouvelles primées seront publiées soit sur le site du Champ secret, soit dans un prochain numéro des Cahiers.

Merci de diffuser largement ce message.

Très amicalement,

 

Éric Ardouin

 

 

CONCOURS DE NOUVELLES DES TREIZE VENDREDIS, NEUVIÈME ÉDITION

BULLETIN DE PARTICIPATION

à renseigner pour chaque nouvelle envoyée :

 

Titre définitif de la nouvelle (à défaut, le texte sera repéré par son incipit) :

 

Nom d’auteur (ne sera dévoilé qu’au moment de la publication des résultats) :

 

Nom véritable (pourra rester secret même après publication des résultats ; merci de préciser votre souhait) :

 

Demande(s) particulière(s) concernant la mise en page, la typographie etc. pour la parution dans le corpus (à défaut, Times New Roman interligne 1 et demi, police 11 ou 12 en fonction de la longueur, justification à gauche et à droite) :

 

 

Je déclare sur l’honneur que la nouvelle ci-dessus désignée n’a jamais été éditée, sous quelque forme que ce soit. Dans le cas où elle serait primée, j’autorise l’association Le Champ secret à la publier sur son site et/ou dans un prochain numéro de ses Cahiers.

 

Fait à                                                                         , le

 

 

 

 

Huitième édition : le point

 

Les nouvelles primées :

- G. - Camille Mauseigneur

- Un point cest tout - Gabriel Racine

- La ponctualité - Rodolphe Bacquet

 

Ces trois textes sont publiés ci-dessous.

 

Félicitations aux lauréats,

et un grand merci aux membres du jury !

 

Éric Ardouin

 

 

G.

 

C’est au cours de la cinquième année que Gabrielle commença à tenir le registre de ses rêves, notant consciencieusement le nom et la qualité des personnes qu’elle y rencontrait, les dates auxquelles elle les croisait, ainsi que ce qu’ils y faisaient ou lui racontaient. Tout s’y déroulait, comme de juste, dans un espace même et changeant, familier et inconnu. Au fur et à mesure que les mois passaient et que les pages se noircissaient, appelant bientôt de leurs vœux un nouveau cahier ligné, Gabrielle se rendait compte que des visages revenaient, que parfois elle avait oublié, et que leurs barbes et leurs regards se mettaient à lui parler une langue qu’elle ne comprenait pas. Au réveil, elle retranscrivait phonétiquement leurs propos, afin de chercher par la suite une possible correspondance entre les sons de ces mots et l’apparence de ceux imprimés dans les dictionnaires étrangers détenus par la bibliothèque, curieuse de découvrir si les visiteurs de ses rêves inventaient leur propre langage ou bien savaient une langue qu’elle n’avait pas apprise. Alors que ces rencontres se multipliaient et que des lèvres récurrentes murmuraient entre bouc et moustaches le même incompréhensible discours, elle remarqua des similitudes entre les mots abscons de ses rêves et les soliloques que marmottait, quand il était seul entre les rayonnages, le nouvel employé de la bibliothèque. C’était un homme rougeaud, consciencieux et frappé de strabisme, supportant patiemment ce qui devait être son dernier poste. Elle fut surprise mais pas le moins du monde découragée lorsque l’employé, aussi surpris d’avoir été épié de l’autre côté d’une étagère de livres de cuisine (que venaient faire des livres de cuisine dans un endroit pareil ?) que de la question qui lui avait été posée, lui répondit qu’il venait de Pécs et qu’il parlait, naturellement, le hongrois. Elle emporta avec elle une demi-douzaine de grammaires jaunies et de lexiques décousus que l’employé déterra pour elle de la réserve, et consacra désormais le luxe de temps dont elle disposait à l’apprentissage du hongrois, réputé l’une des langues les plus difficiles qui soient. Elle ne comprit pas immédiatement le sens précis des paroles qui passaient par la bouche de ses passagers nocturnes, mais elle entrevit qu’il s’agissait d’indications géographiques. Elle redoubla d’efforts dans son étude solitaire et se fit fournir une grande feuille de papier, de façon à non plus tenir un registre, mais dresser une carte. Relisant les discours qu’elle avait auparavant copiés dans son registre sans les comprendre, elle en entreprit la traduction et dessina suivant leur contenu un réseau de chemins et d’espaces qu’elle avait jusqu’ici empruntés et fréquentés dans son sommeil sans savoir où ils menaient ni ce qu’ils représentaient. C’est le moment auquel elle commença à ressentir des courbatures dans les hanches et les cuisses : chaque nuit lui était désormais l’occasion d’explorer cet environnement familier mais insensé, pour mieux le cartographier à son réveil, essoufflée qu’elle était par tant de kilomètres parcourus à l’intérieur d’elle-même. Tous les personnages gantés dont elle croisait le chemin et toutes les bornes kilométriques qui apparaissaient à la faveur de son cheminement devaient la mener dans une direction, qu’elle finit par représenter, un jour, sur la grande carte qu’elle avait fixée au mur, par une punaise violette, un point aussi précis qu’était vague la région où elle était censée l’atteindre. Ses nuits ressemblèrent de plus en plus à une course d’orientation, et ses jours à l’étude des possibles moyens d’accélérer sa progression jusqu’à un but dont elle ignorait tout, sinon qu’il lui fallait l’atteindre.

Le ciel devenait de plus en plus rouge, et elle savait qu’elle se rapprochait du point vers lequel tous les messieurs gantés et barbus la dirigeaient, ses réveils à présent se produisant dans l’excitation de s’en rapprocher et dans la frustration de n’y avoir pas touché. Chaque soir, et maintenant chaque après-midi, elle replongeait dans le sommeil avec la détermination de l’abandon, et le jour ou la nuit – elle ne savait plus, et ça ne comptait plus – où la chaleur se fit de plus en plus suffocante, elle sut qu’elle allait aboutir. La jouissance abolit le rêve, le temps, le registre, les notes, la carte pour ne plus se concentrer que sur le point atteint au fond d’elle-même, et ce point seulement.

Le cliquetis déterminé d’une clef que l’on enfonce dans une serrure la tira de l’extase qui refluait, et le visage glabre d’un gardien apparut dans l’embrasure de la porte, fixant le visage moite de Gabrielle : « Vous avez crié mademoiselle ; tout va bien ?

– Je rêvais.

– Préparez-vous à sortir de votre cellule, c’est bientôt l’heure de la promenade.

– Je viens. »

 

Camille Mauseigneur

 

 

UN POINT C’EST TOUT

 

Cinq minutes maximum par copie : François Preudhomme n’avait jamais passé plus de trois heures sur un paquet de dissertations. Il y mettait un point d’honneur ; et pratiquait le point d’infamie, tôt surnommé le point Preudhomme.

Je ne sais s’il avait inventé le procédé. Mais il en usait avec entrain et sans modération. Quand un devoir lui paraissait spécialement mauvais, il refusait de le corriger jusqu’au bout. Il s’arrêtait, parfois dès la première page, et pour tout commentaire marquait l’endroit d’un point rouge bien visible dans la marge. Puis il notait, et passait à la copie suivante.

Ainsi tenait-il plus facilement le délai qu’il s’était fixé : trois heures, régulièrement placées le vendredi matin, entre huit et onze. Cela avait toujours été, depuis plus de vingt ans qu’il avait été nommé au lycée de *** ; les proviseurs-adjoints qui s’y étaient succédé avaient dû se plier à cette exigence, certains plus récalcitrants que d’autres, mais enfin il leur avait fallu à tous admettre cette loi : monsieur Preudhomme avait son vendredi matin. Ainsi le voulait son emploi du temps personnel, dont il n’eût évidemment délégué la confection à personne.

Le jeudi soir, il voyait son amant du moment. Ils dînaient chez l’un ou chez l’autre, ou dans un des bons petits restaurants qu’ils avaient sélectionnés ensemble dans un rayon de quinze kilomètres. Pourquoi le jeudi ? Tout simplement parce qu’il consacrait la totalité du week-end à sa mère, que le lundi et le vendredi étaient trop près du week-end, et que, le mardi, il risquait davantage de rencontrer des collègues, à cause du mercredi moins chargé.

Le vendredi, donc, il se levait à sept heures, déjeunait, corrigeait, prenait une douche, avalait un repas froid, et partait rendre ses copies, préparant en chemin le corrigé qu’il finissait d’improviser devant les élèves, brillamment, croyait-il, en tout cas ne se commettant jamais à leur en distribuer un en bonne et due forme.

François Preudhomme jouissait de l’estime et même de l’admiration générales ; les résultats modestes de ses élèves au baccalauréat lui valaient des éloges, car on avait toujours escompté bien pire de tels éléments ; il demandait bien sûr les classes les plus faibles, donc les moins exigeantes et les moins prolixes à l’écrit, et, dès la rentrée, devant ses collègues, avec un sourire indulgent et fataliste, faisait état de leur nullité. Les principaux intéressés, soit complices de sa paresse, soit convaincus qu’un tel culot était la marque du génie, lui fichaient une paix royale. Enfin leurs parents et la société civile dans son ensemble étaient reconnaissants à l’érudit d’avoir pondu plusieurs articles et même tout un ouvrage – retentissant, majeur, définitif – sur cette spécialité de la région : les clochers-peignes.

Plus de vingt ans de carrière et pas le moindre problème.

Puis vint l’année de Sabrina Ricouard.

Je serais bien en peine de décrire cette adolescente, tant elle passa d’abord inaperçue. Qui était-elle au fond ? Monsieur Morvan, son professeur de français en seconde, avait bien cherché à le savoir, mais il l’avait regretté. C’est tout juste s’il n’avait pas été accusé de pédophilie, pour être allé la chercher en train à l’autre bout de la France où elle avait fugué et d’où elle l’avait appelé en détresse absolue comme étant le seul adulte en qui elle eût confiance. Il l’avait ramenée, elle avait réintégré le domicile familial ou ce qui en tenait lieu, mais il avait fait une dépression et Sabrina avait dû changer d’établissement.

La voilà donc en première à ***. Vu ses résultats, on l’a mise dans une classe faible. Elle a Preudhomme en français. Le contraire de Morvan. Ils ont le même âge, mais tout les oppose.

Sabrina le provoque. Elle met des minijupes. Elle croise haut les jambes. Un jour elle vient en short, sans soutien-gorge. Chemise à carreaux piquée à son père, les deux pans noués sur le nombril. Aux pieds, des godillots de l’armée. Le lendemain, vamp. Maquillée à outrance. Bas résille, talons aiguille. Il ne la regarde pas, ou alors avec un sourire tellement méprisant que c’est sûr, ça finira mal.

Arrive le 22 octobre.

Elle n’a pas fait son exercice. Il lui dit : Mademoiselle Ricouard, on n’a pas fait ses devoirs. Il s’amuse à souligner cette rime ridicule.

– Et vous, vous les avez faits ? Un point c’est tout ?

Il vient de leur rendre leur première dissertation. Elle a eu le point d’infamie. Sur le coup elle n’a rien dit, ça sort maintenant. Elle affronte l’ennemi d’une voix blanche.

– J’exige que vous lisiez ma copie jusqu’au bout. C’est la moindre des choses. Vous avez votre paye et vos vacances en entier, vous lisez les copies en entier.

Une odeur inconnue flotte dans la classe. Un frémissement caresse les nuques. Des portes claquent dans les esprits.

– Dehors !

Lui non plus ne crie pas. Il demande à un des élèves délégués d’accompagner mademoiselle Ricouard chez la conseillère principale d’éducation. Il fait tout pour paraître détendu et sûr de lui, mais son visage a blanchi d’un coup, sauf deux nuages d’un rose écœurant qui lui donnent l’air d’un vieux travesti de cabaret.

– Elle a raison, monsieur, dit le délégué.

Tout le monde retient son souffle, attendant un éclat qui ne vient pas.

– Elle a tort, et je vais vous le prouver. Mademoiselle Ricouard, apportez-moi votre copie.

Il a marqué la bilabiale d’une aspiration dédaigneuse.

– Pourquoi ?

– Pour la lire.

– Devant tout le monde ?

– Vous m’en contestez le droit ? C’est une dissertation ou un extrait de votre journal intime, qui ne peut intéresser personne ?

Sur ses joues les nuages s’estompent, son teint s’unifie. Il est en train de surmonter la crise.

Sabrina, elle, rougit de plus en plus. Ses yeux maintenant paraissent tombés dans une flaque. Elle se lève, sa copie à la main. C’est la main gauche. Elle tient l’autre fermée contre son cœur, comme si elle voulait empêcher quelque chose de s’en échapper. Elle avance vers le bureau, monte sur l’estrade, donne sa copie, et en même temps retire son poing de sous son sein. Aussitôt son chemisier s’orne d’un point rouge. Elle jette un compas sur le bureau et s’évanouit.

Une élève du premier rang pousse un cri.

– Ridicule, dit Preudhomme.

Il s’évanouit à son tour.

 

L’événement demeure dans les annales du lycée de *** sous le nom de l’affaire du compas. Sabrina est passée en conseil de discipline pour avoir perturbé le cours. Tout le monde a témoigné en faveur de monsieur Preudhomme, y compris le délégué réfractaire, qui a rendu hommage au calme de son professeur devant la violence de l’élève. On ne fait pas ainsi semblant de se suicider, c’est contrevenir à toutes les règles citoyennes. Sabrina fut donc exclue trois jours. Elle ne revint pas. Pas sage et de passage, comme disait son prof de maths.

Le proviseur de l’époque est aujourd’hui en retraite. Il s’applaudit encore d’avoir pu tenir les médias à l’écart de l’affaire, et surtout, surtout, se félicite qu’elle se soit produite en un temps où les réseaux sociaux n’existaient point.

 

Gabriel Racine

 

 

LA PONCTUALITÉ

 

Il la trouvera dans le tiroir du bureau en chêne, trois semaines après la disparition de son père, au milieu d’un agrégat de brouillons d’âges successifs. Déposée, peut-être un jour qu’elle s’était arrêtée, sur un tas déjà épais de notes et de vagues esquisses, puis recouverte par des couches sédimentaires de mots et de papiers remisés, protégée par leur accumulation de la poussière et de la mémoire. Il se souviendra ou croira se souvenir du bracelet d’un brun alors plus arrondi sur le poignet de son père, il réentendra ou croira réentendre sa mécanique discrète et affairée lorsque son père passait sa main dans ses cheveux le soir, il comprendra ou croira comprendre que ce bruit d’insecte fiable était le signal du sommeil à l’âge où il ne savait pas lire l’heure. Il tirera délicatement le remontoir, lui fera effectuer trois ou quatre tours et, portant le dos à son oreille, il constatera le timide réveil du mouvement. Il la remontera jusqu’au seuil de la résistance du ressort. La finesse de son poignet devra assouplir avec précaution le cuir sec du bracelet pour le boucler deux trous au-dessus du pli fatigué laissé par son père.

Il n’aura pas songé une seconde à porter cette montre comme l’on porte un talisman, par une habitude mêlée de superstition, mais lorsqu’il la retirera, le soir, peu avant de s’endormir – à présent qu’il sait lire l’heure – la tranquille agitation de son mécanisme posé sur la table de nuit lui sera aussi naturelle que le rituel de le remonter au petit matin avant même de se lever, prendre son café, embrasser sa femme, conduire ses deux enfants à l’école et passer huit heures entrecoupées d’une pause de soixante-quinze minutes au treizième étage d’un immeuble dont l’impersonnalité lui sera moins désagréable depuis qu’il y aura introduit chaque jour cet imperceptible fragment de son enfance. D’autant plus imperceptible qu’il en aura orienté le cadran vers l’intérieur de son poignet, de sorte à ne laisser apparents que le bracelet et sa boucle, et de garder par-devers lui, comme un secret, l’image d’un mouvement que seule son oreille exercée saura retrouver chroniquement. Ainsi protégée des chocs comme des regards étrangers, remontant à l’heure des plus indistincts souvenirs de son existence, elle nouera avec ses jours une intimité somme toute classique pour ce type d’objet, mais dont l’intensité le surprendra, et qu’un voyage à l’étranger sanctifierait.

Des vacances de printemps ou d’été l’emmèneront trois années plus tard dans l’un de ces pays étouffants de chaleur et de tourisme, où le désœuvrement à l’heure de la sieste trouve dans le dédale des ruelles un divertissement ombragé. Sa femme et ses enfants préférant la relative fraîcheur de leur hôtel à la menace du soleil à son zénith, ce sera dans ce dédale, au fond hasardeux de l’une de ces ruelles, qu’il rencontrera un écriteau l’invitant à s’enquérir de son destin moyennant quelques pièces. La curiosité et l’indolence l’emporteront sur le préjugé de charlatanisme et, sous le regard forcément aveugle d’une femme forcément vieillarde, il prendra place dans une chambre voilée pour entendre la prédiction. « Le mouvement de ta montre et celui de ton cœur sont liés ; lorsque l’un s’arrêtera, l’autre cessera à tout jamais. » Il retrouvera la lumière du jour ivre d’incrédulité, et actionnera le remontoir en regagnant son hôtel.

Le réflexe matinal deviendra un souci régulier. La première suspicion de ralentissement du mécanisme, un épisode d’angoisse. Partagé entre la précaution de remonter plus souvent la montre et la peur d’en fatiguer les rouages, il apprendra à craindre le plus anodin de ses caprices et à prévenir d’imaginaires dysfonctionnements. Elle ne quittera plus le contact direct de sa peau. Les effets de l’inquiétude compenseront les signes d’usure que montrera le bracelet puisqu’au bout de quelques mois il devra le serrer d’un cran supplémentaire. L’imperceptible fragment de son enfance se réalisera aux yeux de ses proches et de ses collègues comme le prétexte d’un trouble obsessionnel compulsif, porté brusquement et plusieurs fois par jour à son oreille, et à une fréquence plus pathologique encore lors d’évidents épisodes de stress dont le motif restera pour eux une énigme. Cependant la marche en bon ordre et expressive du mécanisme aura également une vertu réconfortante et apaisante, surtout la nuit, où il s’endormira bercé par son rythme, superposé à celui de son pouls. Peu à peu cet affût irrationnel ne sera certes pas chassé par un regain de cartésianisme mais une routine composée de confiance et d’acceptation, émaillée encore de crises de qui-vive, s’y substituera.

Loin du bureau en chêne de son père, loin du treizième étage de ses collègues, plus loin encore de la chambre voilée de la vieillarde, il emportera la prédiction dans la grise majesté d’une capitale étrangère. Au son de la grande horloge qui jalonne les journées urbaines, oubliant le passage de Greenwich, il croira que l’heure perdue sur le cadran de la montre est le signe tant redouté de l’immobilisation ; s’immobilisant lui-même au milieu de l’avenue, il portera le poignet à son oreille et aura tout juste le temps de s’assurer de la fidélité du mouvement mécanique avant la collision de celui-ci avec une mécanique beaucoup plus lourde, mobile et rouge. La montre brisée indiquera aux enquêteurs l’heure exacte de l’accident, et du décès ; avec une heure d’avance.

 

Rodolphe Bacquet

 

 

Septième édition : le silence

 

Les nouvelles primées :

- Fugue en sol majeur - Camille Mauseigneur

- Un dernier braquage - Boris Tornpov

- La pause du transsibérien - Rodolphe Bacquet

 
Ces trois textes sont publiés ci-dessous.

 

Félicitations aux lauréats,

et un grand merci aux membres du jury !

 

Éric Ardouin

 
 

FUGUE EN SOL MAJEUR

 

On ne sait jamais trop comment ni pourquoi ce genre de choses arrive, mais la cause importe moins que les conséquences. Je travaillais chez les Strandberger depuis deux ans, ce qui était assez long pour connaître tous les recoins de leur demeure, mais trop court pour connaître ceux de leurs âmes. La bâtisse, élevée sur trois niveaux, dominait la vieille ville ; les Strandberger y menaient une existence rythmée par les visites méticuleuses que leur rendaient des relations aux visages différents mais aux traits identiques. Ils avaient trois enfants. Olga, l’aînée, était une jeune fille dont le fiancé programmé trempait régulièrement sa moustache dans le service à thé en porcelaine de la maison ; son frère, Valère, effectuait son service dans la marine et prenait déjà du galon et des maîtresses ; Irène, la dernière, regardait ses seins pousser et ne s’intéressait par ailleurs qu’à la couleur des chevaux. Cela survint un mardi, dans le petit salon, vers dix-sept heures. Olga venait de débuter le récit d’une anecdote qu’elle ne termina pas car sa voix disparut au milieu d’une phrase. Les invités, puis ses parents, la regardèrent interloqués, mais ils ne pouvaient être aussi interloqués qu’Olga elle-même, qui s’efforçait de continuer à bouger les lèvres sans parvenir à en faire sortir autre chose qu’un nuage maigre. Une amie lui tapa dans le dos tandis que sa mère regardait entre ses dents, et les regards confus d’Olga convainquirent le reste de l’assistance de prendre congé, moyennant conseils avisés, remèdes de grand-mère, formules de politesse. On mit la jeune fille, convaincue de surmenage, de bonne heure au lit, mais elle ne put dormir et redescendit la nuit chercher sa voix sous les meubles et derrière les tentures. Le lendemain, le médecin la trouva nerveuse mais décréta ses cordes vocales en parfait état ; il recommanda du repos et le nom d’un spécialiste si les symptômes persistaient. Jeudi, vendredi, samedi, dimanche se succédèrent sans qu’Olga puisse en prononcer les noms, et son silence devint si lourd qu’il menaçait de casser le plancher. Le lundi cependant, du poivre gris lui passa sous le nez à déjeuner, elle éternua, et l’on sut que sa voix était revenue, aussi claire que si elle n’était jamais partie.

La semaine suivante cependant, la voix d’Olga laissa tomber sa propriétaire au milieu de sa leçon de chant, et le soir même, de retour de son entraînement équestre, Irène raconta sa surprise d’avoir entendu Olga réciter l’alphabet grec dans une écurie, qui s’était révélée être uniquement occupée par une jument. Irène fut privée de sortie tout le reste de la semaine pour s’être moquée des malheurs qui accablaient sa sœur, bien qu’elle ignorât sa rechute lorsqu’elle narra cet épisode. Olga resta cette fois-là aphone plus de huit jours, et ne retrouva sa voix qu’à l’occasion d’un hoquet après avoir avalé sa camomille de travers. Puis, de nouveau un mardi, la voix d’Olga profita d’une partie de dominos pour s’échapper par son oreille, et ne plus laisser à sa maîtresse que ses mains et son corps pour demander le sel. Les Strandberger firent appel au spécialiste qui leur avait été recommandé, lequel, après trois semaines d’auscultations infructueuses, tant en termes de diagnostic que de guérison, brûla tous ses diplômes. On fit alors venir de Paris une sommité, qui déclara que le problème ressortissait de la pathologie psychique, et qu’il faudrait envoyer Olga à Vienne dès qu’elle aurait recouvré sa voix, car le mal s’y soignait là-bas par la parole, selon une thérapie révolutionnaire pratiquée sur la Berggasse. Monsieur Strandberger cracha sur son lorgnon pour le nettoyer et fit remarquer que cette méthode serait aussi efficace que de prescrire de la marche à pied à un cul-de-jatte. Le rouge envahit les joues de madame Strandberger, Olga éclata en sanglots muets, et la sommité s’en retourna à Paris vexée.

À l’époque où la voix d’Olga fuguait de plus en plus longuement et lorsque le soupirant d’Olga, peu après avoir définitivement déserté la maison, se fut fiancé à une autre, le frère d’Olga, Valère, revint pour quelques jours de permission. Il portait au cou un collier de baisers de femmes et rapportait un chapelet d’histoires à ne pas raconter à n’importe qui ; l’une d’entre elles toutefois s’adressait directement à sa famille : il expliqua qu’il avait plusieurs fois distinctement entendu la voix de sa sœur dans les salons et les fumoirs de Lisbonne, et même une fois, derrière la cloison d’une chambre d’hôtel, réciter un sonnet érotique. Lorsque, deux semaines plus tard, la voix d’Olga revint, elle était accompagnée. Plusieurs fois dans la journée Olga se mettait ainsi brusquement à parler avec un timbre masculin et ténébreux, et en portugais. Les deux voix cohabitèrent quelque temps et se mêlaient la nuit, puis elles partirent en voyage de noces, laissant Olga aussi déserte qu’une plaine flamande. Sa tristesse fut néanmoins de courte durée, car faute d’avoir pu pousser le cri qui l’eût sauvée, Olga périt dans l’incendie qui ravagea la maison un soir que les Strandberger et leur fille cadette étaient partis rire au théâtre.

 

*

 

La nouvelle de sa mort me parvint alors que je venais d’entrer au service d’un riche marchand hollandais. Ironiquement, c’est à moi que revient le fin de mot de cette histoire que par pudeur, ou crainte de troubler le long deuil des Strandberger, j’ai tu jusqu’ici ; car, lors de mon premier voyage pour accompagner mon nouvel employeur, j’ai entendu la voix d’Olga dans un temple de Java, où elle s’est convertie à l’hindouisme. Et, depuis, une année sur deux, lorsque j’y retourne, je l’écoute se mêler aux prières.

 

Camille Mauseigneur

 

 

UN DERNIER BRAQUAGE

 

Le soleil est un poisson jeté sur un pare-brise, pensa-t-elle en tournant la tête. Il s’imagina que cela faisait bien deux heures qu’elle n’avait pas prononcé un mot. Elle, se souvenait confusément du son de sa voix qu’elle avait décidée bleue, et d’une question aussi, avant de s’assoupir. À moins qu’il ne chantât. Il aimait bien fredonner des airs un peu étranges, vaguement vieux et probablement inventés. Elle ne les connaissait pas en tout cas. Elle connaissait la route. Il connaissait les chansons. Elle savait que la route ne bifurquerait pas avant longtemps, aussi elle s’était assoupie. Il l’avait laissée faire. Elle avait dû rêver : il l’avait vue bouger les lèvres pendant son sommeil.

Elle se souvenait de montagnes. Hautes et rouges comme des soleils troués sur lesquels les oiseaux venaient jeter leurs yeux. D’une contrée où, par les trous de la terre, l’eau fleurissait en corolles violettes. Des arbres majestueux : les saules presque transparents qui laissaient échapper un frisson en décidant de céder au vent. Lourd le frisson. Sur leurs troncs, vous aperceviez parfois un animal. Petit, mais capable de vous décapiter d’un coup de dent ; cela se lisait dans leurs yeux. Comme une sorte de gros lézard avec des serres d’argent qui pépiait tristement avant de disparaître. Mais lorsque l’on s’en rendait compte, ils devenaient alors moins nombreux, comme capricieusement… Comprenait-il ? Il lui jeta un coup d’œil : elle regardait droit devant elle, mais lorsqu’il se retourna vers la route, les lézards avaient disparu. Au loin, la pièce rouillée les narguait continuellement, jouant avec les creux de l’horizon et balançant de longs fuseaux le long des vitres.

Tout à coup, elle en eut marre et la route se mit à changer. La pluie commença à tomber, raide comme le choc gris des rames. Il la regardait maintenant. Fixement, puis avec un détachement d’épaules élevées. En avant, la rocaille étouffée dans les mugissements de l’aube, parpillée d’herbe rouge. L’odeur stridente de la terre qui se lève. Un soleil démarré qui fuse en hurlant vers midi. Le soupir d’entre ses lèvres qui ne sourient pas. Loin devant, les radeaux de montagnes muettes avec pour seule fin de dériver vers le néant. À gauche, une pluie d’étoiles vertes qui bondissent sur la vitre. Son geste pour la baisser. L’écho du grincement qui s’éloigne sur une piste droite, close d’austérité. Mouvement de surprise, l’herbe qui se relève et les frissons du ciel. Ils ne s’étaient pas arrêtés depuis longtemps. L’essence manquerait tôt ou tard, mais ils avaient maintenant une petite chance d’arriver. Avant que la ville et ses sirènes bleues ne les rattrapent.

Maintenant, il aimerait lui demander pourquoi ces lumières, quand les collines, et surtout à quoi bon ces bon dieu de lézards. Mais pour le moment elle se concentre sur la route. Alors il se tait lui aussi. Ou plutôt, il commence à fredonner une chanson muette, pour ne pas la déranger. Sans doute pour se rassurer aussi. Obscurité. Tout l’espace crisse, et lui, aveugle. L’air qui se brise une première fois. Le reflux de nuages acérés qui s’inclinent salement sur la carrosserie. Le noir de la piste qui reparaît. Des formes sourdes dans la brume. Tout autour, des sons rebondissent sur les échos orangés de la route. Un quatuor d’éclairs qui s’immergent comme des tambours sur le vert de la nuit. Elle fronce les sourcils, brièvement. Des soleils trempés miment le chant des nuages et tout autour, l’image blême des roues. Une forêt surgit soudain. Tapageuse, quoique timide, au point que son murmure lui sort des tympans en moins de vingt secondes. Pour la première fois il jette un regard en arrière : seules les montagnes qui hurlent à l’horizon.

Il passe le bras par la fenêtre pour lancer quelque chose qui tombe mollement sur le bord de la nuit. Les centaines de liasses de bruit frémirent sous l’effet du courant d’air. Elles les accableraient bien assez déjà s’ils venaient à se faire prendre. Une dernière vallée qui s’esquive en bâillant, puis les plaines. Les plaines qui gémissent sous le chant du jour levant, les plaines qui tombent en cascades plaintives des étoiles. Les plaines qui s’étirent jusqu’au cri sur le front de la terre. La route vient mourir près de la cabane en bois de la chanson. Ce n’est plus qu’un sentier de verre qui siffle sous leurs yeux. Elle se retourne vers lui.

Et maintenant qu’ils essaient donc de nous retrouver.

 

Boris Tornpov

 

 

LA PAUSE DU TRANSSIBÉRIEN

 

Aux oreilles de beaucoup, le nom de Transsibérien sonne de façon romantique et aventurière. La vision de ce train lancé dans la traversée de deux continents dans des conditions climatiques extrêmes invite à prendre un billet pour voir défiler, dans le confort et la chaleur d’un cocon en mouvement, des paysages aussi grandioses que désolés. Un tel voyage, j’en ai bien peur, se révèle aussi décevant qu’un garçon aux yeux exotiques et au discours spirituel dont la conduite, le pas de la chambre à coucher franchi, est désespérément convenue et insipide.

J’étais partie sans illusion et l’ennui que je vivais, au sixième jour de ce périple paresseux, ne me surprenait pas. Ennui pas désagréable, d’ailleurs, et que j’étais venue chercher en toute connaissance de cause. On peut difficilement imaginer retraite plus efficace que celle confinée dans une cabine de train avançant monotonement en Sibérie, ni solitude plus complète qu’un voyage dans la compagnie de gens dont on ne parle pas la langue, et dont les visages anonymes se subsituent les uns aux autres au fil des gares, puisqu’il n’y a guère qu’une Occidentale pour s’imposer d’emprunter le Transsibérien d’un bout à l’autre du parcours, c’est-à-dire sans autre destination que le bout arbitraire d’une ligne ferroviaire, pour le seul prétexte qu’elle est la plus longue du monde.

La routine s’installe au rythme égal de la vitesse du train. Et sans qu’on n’y fasse davantage attention qu’au battement sonore du rail, qui finit par se substituer au silence. Le temps lui-même, en réalité, devient indistinct. Vous vous réveillez, le matin, votre montre indique huit heures, mais vous savez qu’il est plus probablement neuf heures, car le train avance toujours à l’est, abattant les fuseaux horaires avec la régularité d’un fonctionnaire. Il n’y a aucune raison de se lever, mais aucune de rester couché non plus. Il n’y a rien de particulier à espérer, ni à craindre. La toilette et les séjours dans le wagon-restaurant sont les jalons de la journée. On s’y rend avec une molle impatience mêlée d’indifférence. Le menu est toujours le même. Il propose des mets corrects mais à des prix excessifs ; la dépense de toute façon est limitée par l’absence de faim. On retourne dans sa cabine avec le même entrain qu’en la quittant. L’essentiel du temps se passe assis ou allongé sur sa couchette (le passage de cette position à l’autre peut être l’évènement de votre après-midi). Le spectacle des paysages russes qui se succèdent derrière le vitrage, l’arrêt dans les gares, le traversée au ralenti des autres gares dont le train nemarque pas l’arrêt, qui au début vous ravissaient et vous chatouillaient le regard, deviennent une sorte de papier peint mouvant, élastique. On le fixe dans un état d’hébétude propice à une réflexion vague dont ne sortira rien de solide. Parfois le sublime fait son apparition le lac Baïkal on l’admire, on le photographie, puis on le délaisse à son tour, avec une lassitude mêlée de culpabilité. On lui jette encore de temps à autre des coups d’œil, par acquit de conscience. Parce qu’après tout, on ne reviendra probablement jamais par ici. Mais soit la somnolence vous emporte, soit vous vous décidez à aller aux toilettes, envie ou pas, pour voir ; pour vous réveiller. Et on lit. Il n’y a rien d’autre à faire dans le Transsibérien que de lire. J’ai lu, dans ce train, comme je n’avais jamais lu auparavant. Nulle distraction, nulle interruption, nulle tentation n’entrave la lecture. Et c’est ainsi que vos souvenirs de voyage se transforment en souvenirs de polars et de classiques que vous n’aviez jamais osé avouer ne pas avoir lus. Si toutefois tout continuait ainsi.

Plus les jours passaient, plus j’avais du mal à m’endormir. Une nuit, je me suis retrouvée, à une heure impossible à déterminer mais noire et terriblement venteuse, éveillée et épuisée. J’ai d’abord compté les moutons, puis j’ai compté les belettes (je ne sais pas pourquoi, je les ai toujours trouvées plus efficaces) ; j’ai énuméré dans ma tête les noms des gares où nous nous étions arrêtés depuis notre départ de Moscou : Bui, Perm, Omsk, Tomsk, Kansk, Krasnoyarsk ; j’ai pensé à ceux de mes amis dont la conversation était la plus soporifique, j’ai tenté de reconstituer dans le détail le contenu des spots de la dernière élection présidentielle, je me suis replongée dans les heures les plus accablantes de mes cours de géographie, en classe préparatoire... En vain. Jamais je ne m’endormirais... Pourtant, je me retrouvai sur un navire, au milieu de l’océan. Un paquebot. Je m’ennuyais sur ce bateau ; je m’ennuyais dans ma cabine, et quand j’allais sur le pont afin de lire, les pages de mon livre et mes cheveux ne restaient pas en place. Brusquement, il y eut un choc, et un bruit sourd, plaintif. J’entendis une multitude d’objets invisibles tomber. Je me rendis compte, alors, que nous venions de heurter un iceberg, ou un récif, et que je devais être sur le Titanic, ou le Costa Concordia, bref, mal embarquée. Le pont déserté se remplit de monde, et je les regardai tous courir dans tous les sens, affolés. J’aurais dû être bousculée, mais je restai là, au milieu du tumulte, à observer cette agitation qui finit cependant par me laisser seule sur un bateau censé couler. Il y avait eu assez de canots, alors ça ne devait pas être le Titanic, songeais-je. Et je me réveillai.

La journée était très belle, et déjà bien avancée, à en juger par l’intensité de la lumière qui pénétrait dans la cabine. Mais quelque chose clochait. Je restai les yeux fixés sur le plafond durant un temps indéterminé avant de comprendre : le cliquetis des rails avait disparu, et la rumeur du moteur avec lui. Cette nappe sonore en compagnie de laquelle j’avais mangé, lu et dormi sans discontinuer depuis plusieurs jours faisait désormais place au silence, pour ce qu’il était vraiment : l’absence. Je me redressai. Nous étions à l’arrêt. Mais pas à l’arrêt dans une gare : au-dehors un sol plat et blanc courait jusqu’à de lointains reliefs. Je vis que mes bagages étaient sur le sol, mes livres aussi, mes vêtements. Je me précipitai dans le couloir, en pyjama. La même étendue blanche aveuglait l’autre côté du train. Mais à l’horizon, personne. Personne dans le couloir. Aucun son. Pas un grincement, pas un chuchotis russe, pas un pépiement d’oiseau. Rien. Je marchai précipitamment d’un wagon à l’autre, je tremblais de froid, je ne trouvai que des cabines désertées, des portes ouvertes. Je courus me vêtir dans la plus grande confusion puis fonçai en direction du wagon-restaurant. C’est alors que je compris. Plus je m’approchais de la voiture, plus le sol penchait. Je n’eus pas besoin de sortir pour voir par la fenêtre les trois dernières voitures de notre train renversées comme des dominos, dans un virage. Mes tempes battaient à toute vitesse. J’allai jusqu’au premier wagon renversé – le wagon-restaurant – puis sortis. Les deux autres étaient des wagons postaux. Aussi, personne n’avait dû être blessé, pas gravement du moins. Mais pourquoi étais-je restée seule dans ce train ? Je remarquai alors que ce que j’avais pris d’abord pour de la neige était en réalité du givre, qui recouvrait une vaste prairie. Nous étions, c’est-à-dire j’étais, au milieu de la steppe. Tout le long du train, le givre avait disparu sous les pas témoignant du mouvement suivant l’accident. Et des traces de véhicules, je les distinguais maintenant, partaient et revenaient de je ne sais où. Tous les passagers avaient été évacués par jeep ou camion, sauf moi.

Le lecteur expérimenté s’attend probablement depuis un moment que je lui sorte une chute telle que « et c’est alors que je me réveillai », laissant entendre que mon cauchemar sur le pont du bateau a simplement transposé et continué son cours sur les rails du Transsibérien. Au risque de le décevoir, je souhaite le prévenir que la seule chute qu’il trouvera dans cette nouvelle est celle des trois dernières voitures de mon train. Ceci étant dit, la catastrophe découverte et ma situation appréciée, j’étais en droit de me sentir angoissée, mais il n’y avait pas de quoi paniquer outre mesure. J’étais vivante et n’avais pas été blessée par l’accident ; en outre le ciel était bleu et la journée, quoique froide, magnifique. Surtout, ce qui me rassura fut de comprendre, ou croire comprendre, ce qui s’était passé. Je me rappelai m’être endormie alors que le vent soufflait très fort, la nuit précédente. Or, si le train avait bravé le vent en poursuivant sa route toute droite, le franchissement d’un virage avait exposé les voitures de queue à la tempête, et celles-ci, fragilisées, avaient été renversées. Dans l’impossibilité de poursuivre le voyage ainsi, et (imaginais-je) sans autre train disponible, les passagers avaient été secourus par l’armée, la police, les pompiers, que sais-je. Quant à comprendre pourquoi les secours n’avaient pas fouillé assez à fond les voitures et ne m’avaient pas trouvée, j’y renonçai rapidement, sans quoi, je crois, la colère et le sentiment d’injustice m’auraient rendumalade.

Bien sûr, j’avais cédé aux prières de mes parents et de mes amis et avais emporté un téléphone ; mais comme on s’en doute, il ne m’était d’aucune utilité au milieu d’une steppe aussi dépourvue de réseau que de palmiers. Il était plus inutile encore d’envisager de suivre les traces de roues au milieu de la steppe pour finir par me perdre peut-être, mourir de froid à coup sûr, voire tomber sur des loups, car j’imaginais bien qu’il devait encore y avoir des loups là où je me trouvais, quoique j’ignorasse totalement où je me trouvais justement, ce qui renforça ma résolution de me barricader dans ma cabine en attendant qu’on vienne me chercher. Je me disais qu’un train de cette taille ne pouvait rester indéfiniment à l’arrêt sur une ligne ferroviaire aussi vitale, et que tôt ou tard – et plus volontiers tôt que tard –un camion plein d’ouvriers et d’ingénieurs viendrait le sortir de là, et moi avec. C’est du moins ce que je me répétais en faisant un copieux repas avec tout ce que j’avais pu trouver de restes dans le wagon-restaurant et que je dévorais en fixant la ligne d’horizon. Je fis le tour du train, à regarder sans réel intérêt ce que les passagers avaient oublié dans leur exode, et qui ressemblait à ce que l’on trouve dans tous les films post-apocalyptiques : une poupée, des livres ouverts au vent, une chaussure inexplicablement solitaire, etc. Je récupérai plusieurs couvertures, car le chauffage ne fonctionnait plus, et m’emmitouflai dans ma cabine fermée à double tour.

De nouveau, je ne pus dormir. Avec l’obscurité vint l’inquiétude. Le silence était total : le sifflement du vent ou quelques hurlements de loups auraient pertinemment ajouté au lugubre de la situation, mais ma solitude restait vide de son. Seule, dans un train solitaire, sur une steppe dépeuplée. En fin de compte, le Transsibérien pouvait être romantique et aventureux. Mais cette étape du voyage ne figurait pas sur le ticket. Je me souviens être restée un long moment prostrée dans ma couchette, sous toutes mes couvertures, respirant à peine, à l’affût d’un bruit, à interpréter, auquel m’accrocher peut-être. Mais rien. Rien. Et je me suis endormie.

J’en oubliai presque l’accident en me réveillant le lendemain, tant les choses paraissaient normales : les nuages qui passaient, le chant du métal sur lequel on roulait. Le train était reparti ! La steppe avait changé d’aspect et se faisait plus rocailleuse. Je ne comprenais pas comment, mais la route avait repris (et, encore une fois : non, je n’avais pas rêvé tout ce temps-là). Les wagons étaient toujours déserts, mais en les explorant je vis que le train avait été amputé de ses trois voitures tombées. Je n’avais pas accès à la locomotive, et pas la moindre espèce d’idée de l’endroit où j’allais échouer, mais je me savais hors de danger, et profitai de ce dernier tronçon de mon Transsibérien avec plus de plaisir que de tous les précédents réunis.

En fin de journée, le train ralentit, et s’immobilisa au milieu d’un immense réseau de rails parsemé de trains. J’ai rassemblé mes affaires, et j’ai marché en direction de la locomotive. Tout au bout, il y avait deux silhouettes, c’étaient les cheminots ; je n’oublierai jamais leur pâleur quand il me virent descendre du train : on eût dit qu’ils venaient de rencontrer un fantôme.

 

Rodolphe Bacquet

 

 

Sixième édition : la chaîne

 

Les nouvelles primées :

- Le ciel de la marelle - Juliette Rose

- Formez les chaînes ! - Jean Pauly

- No way down - Thibault Vermot

 
Ces trois textes sont publiés ci-dessous.

 

Félicitations aux lauréats, et bonne lecture !

 

Éric Ardouin

 
 
LE CIEL DE LA MARELLE

 

C’était un jeu entre nous, un rituel hérité de l’enfance. Si l’une de nous deux avait pour consigne d’enfourcher son vélo et de ramener quelque chose du village, l’autre lui criait « Restes-y ! » depuis la fenêtre de la chambre. Un regard complice échangé, deux sourires similaires et puis cet ordre qui résonnait dans la cour, tel un signal permettant à l’autre de donner son premier coup de pédale.

J’étais restée assise à la fenêtre, comme d’habitude, à l’attendre. A dessiner sur une feuille de papier des visages dont les traits manquaient toujours d’imperfections. Après plusieurs tentatives et quelques esquisses balayées d’un coup de crayon, je relevai mon regard vers la route. Elle n’était pas rentrée. Les minutes étaient trop longues et la nuit allait tomber. Je suis descendue dans la cour, avançant jusqu’au portail, j’ai fait quelques pas sur la route. Personne à l’horizon. Je décidai alors de marcher jusqu’au village, je finirais bien par croiser son chemin, ai-je pensé. Tout en avançant, j’ai soudainement eu envie de l’appeler par son prénom...

« M’appelle pas comme ça ! », elle me disait. Elle préférait que j’utilise un nom d’animal, n’importe lequel. Chaton, dromadaire ou petit thon, valaient toujours mieux que son prénom. L’utiliser était signe selon elle que j’étais fâchée, que j’allais la gronder pour une bêtise qu’elle aurait faite, alors que des noms tels que raton, libellule ou hérisson, sonnaient plus comme une invitation... A voyager jusqu’au ciel de la marelle, à préparer le meilleur des gâteaux, à se laisser rouler jusqu’en bas de la colline, des brins d’herbe plein les cheveux.

Tandis que je marchais vers le village grandissait en moi une peur inexplicable, un gouffre d’inquiétude qui me soufflait que quelque chose n’allait pas. Je sursautais au moindre frémissement du vent dans les arbres, au moindre insecte qui me frôlait le visage d’un peu trop près. Et puis j’ai aperçu quelque chose, beaucoup plus loin, une silhouette étendue au bord du chemin. Je me suis mise à courir à sa rencontre, criant désormais son prénom aussi fort que mes poumons me le permettaient.

 

« Tu prends toute la place avec tes grandes jambes ! » Petites, nous prenions quelques fois notre bain toutes les deux. Nous jouions à celle qui retiendrait son souffle le plus longtemps sous l’eau. Puisque je gagnais à chaque fois, elle finissait toujours par s’improviser coach sportif pour me faire battre mon propre record. « C’est important de t’entraîner, comme ça, si un jour je me noie, tu seras là pour me sauver », elle me disait.

Oubliant de respirer, je courais aussi vite que je le pouvais. Les secondes défilaient dans ma tête, comme lorsque j’étais sous l’eau, dans la baignoire, et que je percevais sa petite voix qui comptait à la surface. Mon angoisse ne cessait d’augmenter au fur et à mesure que je me rapprochais de la silhouette tant celle-ci me paraissait inerte. J’avais beau hurler son prénom, elle restait immobile. Les secondes défilaient toujours, de plus en plus vite, comme lorsqu’en comptant elle accélérait pour que mon record soit battu. Et puis j’ai soudain réalisé. Ce n’était pas elle que je voyais... C’était son vélo. Gisant là, sur le bas côté, la chaîne arrachée, comme un animal qu’on aurait sauvagement abattu pour finalement l’abandonner.

« Il est malade ? » Un petit oiseau tombé du nid avait bien peu de chance de s’en sortir, grand-mère nous l’avait pourtant souvent répété. Mais devant ses grands yeux qui me suppliaient de sauver ce petit être, j’avais décidé de m’improviser docteur pour oisillon en perdition. Nous l’avions installé dans une boîte à chaussures réaménagée en palace cinq étoiles. Quatre, au moins. Puisqu’elle était convaincue que le laisser seul ne serait-ce qu’une seule seconde provoquerait sa perte, nous avions décidé de le veiller chacune notre tour durant toute la nuit, nous assurant que le bonnet qui lui servait de couverture le maintenait bien au chaud.

Alors que j’essayais de reprendre mon souffle, mes yeux étaient restés fixés sur la chaîne arrachée de son petit vélo. Réalisant tout à coup qu’elle n’était pas là, j’ai commencé à chercher autour de moi. J’avais perdu toute notion d’espace. Ces étendues que je voyais tous les jours me paraissaient désormais tellement plus vastes et inquiétantes. Les surfaces se démultipliaient, les champs s’étiraient et s’étiraient encore, au-delà de l’horizon.

Au petit matin, je l’avais trouvée assoupie à côté du palace cinq étoiles. En regardant à l’intérieur, je m’étais aperçue que le petit oiseau n’avait pas survécu... Profitant de son sommeil, j’avais doucement attrapé le petit corps inerte et j’étais sortie dans le plus grand des silences pour ne pas la réveiller. Lorsqu’elle avait ouvert les yeux, j’avais pu lui dire que nous l’avions sauvé. Elle ne s’était pas réveillée à temps pour le voir s’envoler...

Je ne savais plus où marcher, où la chercher. Elle n’était pas là. J’avais beau balayer du regard tout l’espace que je pouvais autour de moi, je ne la voyais pas. J’étais tétanisée. Les battements de mon cœur résonnaient dans tout mon corps et martelaient chaque petite parcelle de ma peau. Respirer m’était devenu douloureux. Ne pouvant retenir les larmes qui roulaient le long de mes joues, je n’entendais plus ma propre voix qui hurlait son prénom.

« Et ces larmes Mademoiselle, elles sont sucrées ou elles sont salées ? » J’attrapais tes larmes du bout de mon doigt, les approchaient de ma bouche pour les goûter. Ce petit rituel te faisait toujours rire. J’arrivais à faire disparaître ton chagrin rien qu’avec cette question, à te redonner le sourire rien qu’en te disant qu’elles étaient forcément sucrées vu les millions de gâteaux engloutis que tu devais avoir au compteur de ta petite vie...

Et puis mon corps a vacillé.

Des minutes, des heures. Des jours. Chaque seconde me paraissait interminable. Chacune de mes respirations me séparait un peu plus d’elle. J’aurais arraché tous les brins d’herbe de la colline pour qu’elle réapparaisse, remué le ciel de la marelle pour pouvoir l’entendre rire, sauvé tous les oiseaux de la terre pour l’entendre compter plus vite que la vitesse des secondes, juré de ne plus jamais l’appeler par son prénom pour la sentir encore au creux de mes bras, battu tous les records du monde pour attraper une dernière fois ses petites larmes du bout de mon doigt...

Et plonger mon nez dans sa nuque pour respirer son odeur.

Ma petite sœur.

 

Juliette Rose

 

 

FORMEZ LES CHAÎNES !

 

On venait pour la grand’ baston.

 

Nous… les partisans, les camarades et les copains… estampillés, francs-tireurs, rattachés, distendus, d’obédience ou de dissidence. Les bagarreurs, les doctrinaires, les renégats, les arrivistes, les éclaireurs, les défroqués, les barbichus, les rock’n’roll. Les « pur jus dans la ligne » et les bruts de pomme de décoffrage.

Et nous aussi… les fondus du corps à corps au nunchaku, les curés rouges en blouson noir, les enfants fiévreux de l’exil, les échappés des beaux quartiers, les déclassés du cycle court, les déracinés du bocage et les voltigeurs d’avant-garde… des chaudronniers, des analystes-programmeurs, des élèves-maîtres, des saisonniers, des animateurs de Mjc, des caristes, des doctorants, des chauffeurs de bus, des cueilleurs de muguet ou des mangeurs de cerises, aussi, l’échelle appuyée contre un tronc d’arbre et la tête au dessus des branches, l’avenir comme à perte de vue.

 

On débarquait du train par grappes effilochées, le casque dans une poche plastique. On se reconnaissait, nous, à nos mines de jeunesse butée et nos tennis de combat. On disparaissait dans les tunnels du métro. On sautait les tourniquets. On scandait de la paume et du poing sur la main courante des escaliers mécaniques. On se dispersait en vagues incertaines, au gré des rendez-vous intermédiaires. On attendait les ordres.

On sortait d’un coup de la ville souterraine, par milliers. On débordait sur la rue et le quartier, en escouades. Des chefs passaient, excitant les sections, relayant les consignes de la coordination des orgas.

On ne se parlait plus.

Le soir de juin vibrait d’une rumeur tendue, comme une écorchure de l’air.

 

On enfilait le casque. On nouait le foulard derrière la nuque. On doublait le blouson avec du papier journal. Des camionnettes clandestines fendaient le cortège lentement, protégées par une garde rapprochée. On se servait - des manches de pioche, des barres de métal, des câbles rigides, des engins incendiaires. On s’agrippait les bras. On faisait bloc, masse invincible, comme un bélier humain.

Formez les chaînes !

 

On descendait sur le boulevard.

Hop! Hop! Hop! Les pieds martelaient la chaussée. Les rangs de la cohorte balançaient comme des vagues cuirassées.

Le soleil tombait et mille étincelles crépitaient dans les reflets de la rue - les vitrines, les carrosseries, les visières intégrales, les caniveaux mouillés, les fleurs des platanes, les badauds affolés, l’angoisse électrique. D’un cri, la meute avançait pour en découdre. Les premiers rangs donnaient l’allure, rivés sur le rideau noir des boucliers, là, juste devant, qui barrait le boulevard et protégeait l’Infâme. De derrière, aspirés par la ruée, on ne voyait pas grand chose. On scandait au rythme de la course, emportés par la peur, dans un fracas d’explosions. On distinguait des flammes. On piétinait des formes.

 

Un crissement de pneus, une débandade… et dans un trou de la foule en pagaille, un véhicule de police en feu traversait le boulevard à l’aveugle, comme une baudruche qui se dégonfle. Des corps renversés, des uniformes en fuite ou en boule sur le trottoir, presque lynchés.

 

Alors sonnait la contre-charge. Entre chien et loup.

 

Formez les chaînes !

 

La plupart reculaient, emportés par le reflux qui gagnait. Des lignes se brisaient par endroit. On entendait des appels à la dispersion quand d’autres tenaient bon, au milieu du boulevard, resserrant les rangs et comblant les vides. Les sirènes d’ambulance, les éclairs des grenades, les ordres et les contrordres, la tombée du jour, les ombres démesurées ajoutaient la panique à la panique. Pour beaucoup, c’était la fuite. On cherchait le repli d’une bouche de métro ou d’une arrière-cour. On croisait des visages en sang, emmenés vers l’arrière. Une fille aussi. Un œil crevé.

La rumeur de la bataille se dispersait maintenant à l’entour. Des groupes se reformaient et repartaient à contresens, pour des fronts secondaires. Ils s’épuiseraient dans des escarmouches impuissantes, embusqués dans les ruelles, avalés par la nuit…

 

C’est là que je t’ai rencontrée, belle, dans la ruine du siècle et le fatras de ma jeunesse.

Qu’es-tu donc devenue ?

 

21 juin 2013

 

Jean Pauly

 

 

NO WAY DOWN

  

   – M... Mon nom est David Keen. 

  L’homme se tenait sous la voûte où gisait Green Boots, dont le squelette marquait depuis dix ans la route vers le sommet. Si le sherpa qui nous menait là-haut n’avait pas eu l’œil aussi aiguisé, nous n’aurions jamais tenu compte de cette forme infime, accroupie dans la glace, les bras serrés autour des jambes – cadavre parmi les cadavres qui ponctuent de place en place, ainsi que des fanions de prières, la route pour l’Everest. Une fois l’idée familière, on n’y prête plus attention que comme d’un folklore curieux.

  Rouge, Hannelore Schmatz.

  Orange, Joe Tasker.

  Vert, Tsewang Paljor.

  Celui-là vivait encore, quoiqu’il eût la face vilainement brûlée.

  Nieels avait tiré son thermomètre, qu’il me tendit. Il indiquait vingt-trois degrés au-dessous de zéro.

  Autour de nous, le soleil faisait de grands aplats de lumière sur l’immensité des glaces. Depuis que nous avions quitté les steppes blanches de Khumbu, piège mortel, le sommet fumant de la montagne, la noire et la condescendante montagne, regardait notre lente ascension de son œil brûlant. Nous avions quitté le confortable Occident depuis trente jours, et nous étions à quatre heures de l’exploit. Cependant – cependant ! nous avions dû détourner notre voie pour satisfaire la lubie inquiète du sherpa, qui avait cru voir tressaillir sous la roche, le vert jalon.

  – M... Mon nom est David Keen.

  C’était un filet rauque et tout à fait inhumain, à peine compréhensible – manifestement ces mots étaient les seuls qu’il pût prononcer.

  Nous nous regardions, interdits.

  Que faire ?

  Nieels secouait la tête comme pour prévenir toute question. Non, il ne prêterait pas d’oxygène. Non, il ne se déferait pas d’un gramme de son précieux matériel. Il tapotait sa montre d’un geste éloquent, et le masque qui lui couvrait la face sifflait sous les courts afflux de gaz. On l’imaginait parfaitement baragouiner son mauvais anglais de coutume ; il venait d’Amsterdam. Le temps filait ; les conditions étaient instables. On prévoyait peut-être un grain d’ici la fin du jour ; on n’avait par ailleurs que foutre d’un égaré. Celui-ci était mort, presque. Mieux valait quatre saufs et un trépassé – plutôt que cinq. Merde ; il avait payé près de cent mille dollars pour l’ascension, ce pied égoïste, le rêve d’une vie.

  Nieels était un épouvantable connard, que les jours passants m’avaient appris à haïr. La sombre beauté de l’Everest ne l’avait à aucun moment accablé. Seuls comptaient le pas après l’autre, son altimètre, son tachymètre, la performance qu’il notait chaque soir dans de petites colonnes sur un carnet. Certes il était un montagnard hors-pair ; mais il n’avait pas une once de cœur.

  Radek regardait alternativement la forme rabougrie à nos pieds, et la vaste plaine de glace qui serpentait paresseuse vers la Marche d’Hillary, dernier écueil avant le vide du ciel. Un vent aigre et blanchi soufflait à fines rafales, continuellement, tandis que s’égrenaient les secondes, silencieuses et mortelles.

  Le dilemme qui se posait était à la fois simple et aigu ; nous pouvions raccorder David Keen à notre groupe, et redescendre vers le camp – à deux heures d’ici ; quatre, si Keen s’avérait un poids mort. Nous pouvions aussi l’ignorer – nous pouvions clore nos âmes, et poursuivre la route céleste. Surtout nous n’avions pas une minute à perdre. Passés huit mille mètres nous avions pénétré la Death Zone, et un compte à rebours implacable s’était mis en marche au-dessus de nos têtes. Dans quelques heures, plus haut ou plus bas, le corps pouvait rompre à chaque instant. Nous pouvions devenir aveugles d’un coup, sentir nos jambes dérailler, encaisser une thrombose ou un choc cardiaque. Le risque était là, avec ou sans Keen ; mais le tout était de savoir si l’avec était concevable.

  Je sentis une panique insidieuse gagner mes pensées, et sous l’ébranlement, des anecdotes me revenaient, une à une, en chaos. Schmatz était mort à deux cent mètres du dernier camp ; et dix ans on vit son cadavre assis, plus haut, pensif, patient, les cheveux flottant à la brise. Souvent la descente est plus risquée ; peut-être Keen avait-il atteint le sommet, avant d’échouer là ? Combien d’autres avait-il vu passer au large, impuissant à hurler ? On ne déblaie jamais les cadavres sur l’Everest. La chair ne se corrompt que lentement. Les crânes, trouvés dans des combinaisons vives, grimacent au soleil.

  Le sherpa avait fini de désangler son masque, qu’il plaqua sur le visage de l’homme. Sous le givre étoilé des lunettes – imperceptiblement –, on vit cligner les paupières. Le guide recula avec précautions ; il semblait désemparé. Il attendait un prodige.

  – Il faudrait l’aider à marcher un peu.

  Radek et moi tentâmes alors de soulever Keen ; mais son vêtement, raidi par la glace, n’offrait pas de prise, et lui-même se tenait recroquevillé. Au bout de trois tentatives, je sentis le souffle me manquer. Il lui semblait impossible de se lever, quoiqu’il articulât une fois encore :

  – M... Mon nom est David Keen.

  Nieels nous regardait d’un air hautain ; il avait croisé les bras pendant notre effort.

  Keen n’avait pas d’oxygène sur lui. Encore un merdeux qui a cru pouvoir se taper huit mille mètres tout seul... en héros... sans bouteille. Cela, je pus le lire dans les yeux du Néerlandais. Je me tournai vers le sherpa, qui vérifiait la batterie de sa radio.

  – Un hélicoptère ne peut-il... ?

  Le sherpa fit un signe de tête négatif. L’armée népalaise ne se risquait pas au-dessus des sept mille mètres. Je connaissais déjà ces données. Je crus voir, mais crus, une lueur d’espoir dans les yeux de Keen, que le givre finissait d’embaumer. Il fallait le raccorder à la chaîne. Il fallait le raccorder à la chaîne.

  En même temps, une autre voix disait : C’est impossible.

  Je réalisai alors que j’avais peine à plier les doigts.

  La digue dernière venait de sauter, et je me repliai en moi-même : ainsi que Narcisse veut seul se mirer dans le miroir des eaux.

  Déjà le sherpa ajustait à nouveau le masque sur son visage. Radek ne regardait plus que vers le haut de la montagne. Nieels avait tiré une paire de jumelles, et jaugeait de son œil mathématique la Marche d’Hillary, la Charybde d’Himalaya. Je lançai un dernier regard vers la forme bleue, et me rencordai au Tchèque.

  Et sur le chemin du non-retour, dans le silence solitaire et glacé de la côte immense nous entendîmes une dernière fois :

  – M... Mon nom est David Keen.

 

Thibault Vermot

 

 

Cinquième édition : la trace

 

Les nouvelles primées :

Fils de pute - Camille Mauseigneur

L’aventure du collectionneur trépané - Rodolphe Bacquet

- Infime - Gabriel Racine

 

Ces trois textes sont publiés ci-dessous.

 

Félicitations aux lauréats, et bonne lecture !

 

Éric Ardouin

 

 

FILS DE PUTE 

 

  De nombreux pucelages s’étaient perdus dans ces petites chambres à la discrète lueur rose qui bordaient encore, au début du xxsiècle, le port de Hambourg. Elles vivaient de la paye des dockers, battaient au rythme des arrivées de matelots. L’un d’entre eux, âgé de quatorze ans, de retour au pays après avoir débarqué en cet après-midi ensoleillé de novembre 1911, avait déjà connu les côtes de trois continents, mais pas encore de femme. Dans la « rue des poupées », comme on l’appelait alors, le jeune Hans trouva Madelon, qui officiait là depuis vingt ans à peu de chose près ; c’est elle qui, maintenant qu’il avait l’âge, le guida le long des fenêtres faiblement éclairées derrière lesquelles des femmes d’âges et de physionomies variés comme la Création mais de profession identique semblaient attendre le client dans des poses aussi suggestives qu’artificielles. C’est parce qu’elle ne semblait jouer aucun rôle, courbée et absorbée dans la lecture d’un livre sur la couverture duquel il déchiffra Les Mystères de Paris, que Hans s’arrêta face à Sonja, un long moment avant qu’elle-même ne dresse la tête et le fixe à son tour de ses yeux de dix-neuf ans. Madelon avait confié Hans à Sonja, et c’est derrière un paravent mauve décoré d’iris décadents, sur un matelas trop mou, dans l’étreinte de ce corps contre lequel avaient soufflé, gémi, joui, parfois cogné, sans distinction de couleur, de race et de religion, des marins de New York, d’Anvers et de Malaisie, que Hans avait appris l’amour.

  Sonja lui raconta son arrivée il y avait deux ans, les clients abrutis par l’alcool et ceux pleins d’une tendresse gauche, le compliment que tous attendaient sur leur sexe et que peu méritaient, la fraternité et les jalousies entre les prostituées, la peur de la syphilis et l’espoir d’un client riche à millions, la violence d’un certain Werner qui l’avait frappée une fois et qu’elle refusait depuis, la bienveillance de Madelon, une doyenne ici dans la profession, respectée par tous ; Hans lui raconta son enfance à Hambourg, sa vie adulte dans le monde, la habanera de Cuba, le foxtrot de New York, le candombe et le tango des bords du Rio de la Plata, la misère des marins, la richesse des armateurs, l’air du large, sa solitude parmi les hommes, sa chaleur auprès d’elle. Hans revint dans la rue des poupées, mais ne revint qu’auprès de Sonja, non sans honorer Madelon de son affection.

  Hans était connu à Hambourg, et dans presque tous les ports où les navires sur lesquels il avait travaillé mouillaient, comme fils de pute, Hurensohn, son of a bitch, hijo de puta. Dans leur bouche, aux dockers et aux matelots, ça n’était pas une insulte, car tous ici à Hambourg aimaient ou avaient aimé sa mère, Madelon, et sans doute l’un d’entre eux était son père. Lorsqu’il jouait aux cartes il arborait le même rictus que Davidoff, le cuisinier au crâne lisse et aux joues épinées de gris d’un vieux navire marchand battant pavillon russe, et bien qu’hésitant encore entre l’adolescence et l’âge d’homme, sa carrure rappelait celle de Dickinson, l’Américain borgne, cependant que son visage dessinait la finesse mélancolique portée par la même pupille noire que Vincent, le Français suicidé l’an passé à Marseille. Les quelques fois où il s’était battu avec un homme ayant passé la trentaine, aux poings et même une fois au couteau contre Werner enragé de ne pouvoir posséder Sonja, il s’était tour à tour senti freiné et entraîné par la possibilité que son adversaire soit son père. Les rixes n’étaient pas moins communes à Hambourg qu’ailleurs, dans les ruelles et les estaminets à l’atmosphère chargée de tabac, de relents anarchistes et de mémoire des grèves brisées ; l’alcool et les dollars rassemblés dans une casquette portaient parfois des camarades, au milieu des trèfles, des carreaux et des valets, à lancer quelques piques rappelant de mauvais cœur la vertu de ces dames dont Hans était le rejeton, sans honneur. Son honneur à eux il s’en foutait, il avait le sien, qui n’était pas celui des salopards bourrés, il laissait couler ; l’ivresse produit cependant des éclairs de méchante intelligence chez ceux qui ont derrière eux une sourde rancune et deux copains déterminés ; un soir Werner n’insulta pas Hans sur son honneur, mais sur celui de Sonja. Les coups qu’il reçut cette nuit-là l’auraient laissé vivant, mais défiguré, si une lame plantée dans les reins n’avait définitivement eu raison de lui ; il expira entre les bras et les pleurs de Madelon et Sonja.

  Sonja pleura de nouveau, sept mois plus tard, derrière un paravent mauve décoré d’iris décadents, sur un matelas trop mou maculé de sang, où un petit garçon, déjà orphelin de père, venait de voir le jour à Hambourg.

 

Camille Mauseigneur

 

 

L’AVENTURE DU COLLECTIONNEUR TRÉPANÉ

(THE ADVENTURE OF THE TREPANNED COLLECTOR)

 

  Au début du mois de décembre 1892, ma femme s’absenta de Londres une semaine ; j’en profitai pour passer mes soirées chez mon ami Sherlock Holmes, dans notre vieil appartement de Baker Street. Il faisait déjà nuit ce vendredi-là lorsque je me laissai tomber, non sans plaisir, dans le confortable fauteuil qui m’accueillait depuis tant d’années. Face à moi, alangui par le calme et chaleureux crépitement de la cheminée, Holmes lisait le Times en tirant sur sa pipe en bruyère. « Eh bien, Watson, dit-il en matière de bienvenue, comment va madame votre mère ? Bien, j’espère !

  – Parbleu, Holmes, c’est de la sorcellerie ! Comment avez-vous deviné que…

  – Que vous avez pris le thé chez elle cet après-midi ? Je n’ai rien deviné du tout, laissons les devinettes aux enfants, voulez-vous : simple exercice de déduction, voilà tout ! Les deux derniers boutons de votre veston, qui présentaient jusqu’à hier des signes de faiblesse, ont été reprisés. Votre épouse séjournant à la campagne, la seule autre femme assez intime et aimante pour repriser vos boutons est votre mère.

  – Mais, le thé ?

  – Mon cher, vous devriez compenser la myopie de votre mère en consultant un miroir lorsque vous sortez de chez elle ! Vous avez, dans la moustache, quelques miettes de cet excellent crumble aux pommes qu’elle sert à ses invités à l’heure du thé.

  J’éclatai de rire et, tout en me frottant la moustache, vérifiai les dires de mon ami. « On ne peut décidément rien vous cacher, Holmes ! Je crois que vous pourriez retracer ma journée simplement en me regardant.

  – Je le pourrais, Watson. Hélas, la période est bien morne, et j’aimerais pouvoir user de mes facultés à des fins moins insignifiantes que la reconstitution de votre emploi du temps. »

  À cet instant, Mrs Hudson, notre logeuse, déboula dans le salon en nous informant qu’un gentleman venait de se présenter, l’air bouleversé.

  – Faites-le monter, Mrs Hudson, dit Sherlock Holmes.

  Un homme d’une quarantaine d’années, vêtu avec le soin qui sied aux domestiques de la haute bourgeoisie, remplaça notre logeuse dans l’encadrement de la porte. Son visage d’homme affable semblait sous le coup d’une terrible émotion. « Prenez ce siège, monsieur, commença immédiatement mon ami. Voici le docteur Watson, mon associé. Je suppose qu’une visite aussi tardive est motivée par un événement extraordinaire.

  – Merci, messieurs, dit notre client en s’asseyant. Je suis… enfin, j’étais, le secrétaire particulier de Sir Francis Dalford, collectionneur renommé d’antiquités exotiques. Son logis est situé dans un petit hôtel particulier près de Hyde Park. Le vendredi après-midi, les domestiques ont congé. Lorsque je suis rentré de ma tournée, ce soir, Sir Francis… Sir Francis était étendu sur le bureau de son cabinet de travail, mort.

  – Toutes mes condoléances, cher monsieur ; mais, si je puis me permettre, pourquoi venez-vous me voir moi, plutôt que la police ?

  – Je suis allé à Scotland Yard. C’est l’inspecteur Lestrade, en charge de l’affaire, qui m’a invité à vous consulter. Il dit que c’est typiquement quelque chose pour vous.

  – Ah oui ? fit Holmes en joignant l’extrémité de ses doigts.

  – Robert, voyez-vous (il se mit à trembler)… Sir Francis avait le crâne ouvert.

  – Ouvert ? Vous voulez dire fendu ? Par suite d’un choc fatal ?

  – Non, il avait au sommet du crâne un trou de trois centimètres de diamètre, comme si on lui avait cherché quelque chose dans la tête.

  – Très intéressant, fit Holmes, songeur. Quand ce meurtre a-t-il pu être commis, d’après vous ?

  – J’ai quitté Sir Francis à 16h, et suis revenu à 19h. Sir Francis est resté seul entre-temps.

  – Qu’a-t-il fait ?

  – Il voulait examiner sa dernière acquisition, un masque mortuaire inca acheté chez Christie’s il y a huit jours. Je précise que le masque n’a pas été volé… puisqu’il était posé sur le visage de Sir Francis mort.

  – Suggestif ! Cette affaire ne manque assurément pas d’intérêt. Watson, je crois savoir que vous ne recevez aucune clientèle le samedi ; vous plairait-il de m’accompagner demain matin à Hyde Park ? »

  La fraîcheur de l’aube laissa place, à notre arrivée, à un spectacle autrement plus glaçant. À demi couché sur le dos, le visage recouvert de ce sinistre masque en or au sourire énigmatique, le cadavre de Francis Dalford semblait nous accueillir par son trou dans la tête. Lestrade était déjà sur les lieux du crime. « Qu’en dites-vous, Holmes ? Ce modus operandi est peu banal, fit l’inspecteur. Jamais vu un crime commis de la sorte ! » Sherlock Holmes tourna attentivement autour du corps, l’examinant plusieurs fois à la loupe, puis, après avoir observé de près le trou, il y aventura un doigt. Je détournai le regard. Il souleva le masque : « Plutôt bel homme ! » jugea-t-il. Il se promena ensuite dans la pièce, observant quelques artefacts précolombiens accrochés au mur, puis s’attarda face à un fauteuil. « La trépanation n’est pas la cause du décès, répondit enfin Holmes. Mon ami le docteur Watson vous le confirmera, on ne meurt pas d’une trépanation, à moins d’y être soumis sans anesthésie, auquel cas les cris de ce monsieur eussent ameuté le quartier. Non, le meurtrier lui a ouvert le crâne après sa mort, afin d’y chercher quelque chose.

  – Quelque chose ? Mais quoi ? s’exclama Lestrade. Pas un diamant ou des rubis, tout de même !

  – C’est beaucoup plus simple que cela. Il avait dans la tête la balle qui l’a tué. Le meurtrier est allé la chercher afin que la police ne puisse l’identifier.

  – Une balle ? Mais un coup de feu eût tout autant ameuté le quartier !

  – Non, car le coup a été tiré de façon à être étouffé. Vous remarquerez quelques filaments blancs sur le sol. Ce sont les traces laissées par les plumes du coussin manquant sur ce fauteuil, dit Holmes en désignant le meuble. Les accoudoirs de ce type de fauteuil sont équipés de coussins amovibles. Le meurtrier a placé l’un d’eux entre sa victime et le canon du revolver.

  – Formidable ! dis-je.

  – Docteur, que pensez-vous du trou en lui-même ?

  J’examinai à contrecœur l’ouverture. « Pas grand-chose, répondis-je, si ce n’est que l’opération a été effectuée avec un outil tranchant, mais grossier.

  – Absolument, fit Holmes. Le meurtre et la trépanation étaient prémédités, mais l’assassin ne disposait pas des instruments employés par la médecine moderne ou la chirurgie. En revanche, il disposait de ceci. »

  Il désigna, au mur, une lame semi-circulaire surmontée d’une tête de lama. « Il s’agit d’un tuma, employé par les Incas pour la trépanation. L’objet a été essuyé à la hâte, et montre encore des traces de sang. »

  Les brillantes déductions de Holmes, l’enquête poussée qu’il mena aussi bien du côté de Christie’s que du port de Londres, des soirées entières plongées dans toute la littérature scientifique consacrée aux rites incas, ne le menèrent cependant pas au coupable. Et pour cause. Ma connaissance éprouvée de ses méthodes, le soin pris de faire disparaître la balle de mon revolver, qu’il eût reconnue, ainsi que le déguisement de l’opération en rituel inca, brouillèrent suffisamment les pistes pour que la disparition de Sir Francis Dalford, après que ma femme m’eut avoué sa liaison avec ce bellâtre et se soit, de honte, enfuie une semaine, demeure irrésolue par Holmes. Depuis lors, je cultive mon alibi en jouant les andouilles lors de chacune de nos enquêtes.

 

Rodolphe Bacquet

 

 

INFIME

 

  – Maman, ça veut dire quoi traces de fruits à coque ?

  – On n’a pas le temps, ma chérie, tu vas être en retard à l’école.

  – Maman, s’il te plaît !

  – Bon, mais tu laisses ce paquet de céréales et tu te dépêches de finir ton bol. Ça veut dire qu’il y en a de toutes petites quantités, des quantités infimes, si tu préfères.

  – Infimes, ça veut dire toutes petites ?

  – Oui.

  – Est-ce que moi, je suis infime ?

  – Bien sûr que non ! Avant tu étais toute petite, maintenant tu es juste petite. Mais tu es grande par rapport à ton frère. Dépêche-toi !

  – Lui, il est infime ?

  – On ne peut pas employer ce mot pour les personnes. Ou alors ce n’est pas gentil.

  – C’est comme infirme alors ?

  – Mais non voyons, tu sais bien ce que ça veut dire, infirme ! Allez, on n’a plus le temps, file chercher ton cartable !

  – Mais maman, les fruits à coque !

  – Plus tard. Il faut que je finisse de préparer ton frère.

  – Tu vas oublier.

  – Tu me le rappelleras. Dépêche-toi.

  – J’aurai oublié.

  – File avant que je me fâche !

 

  Elle n’aimait pas quand sa mère roulait vite comme ça. Ce n’était pas le moment de lui reparler de cette histoire. Quant au petit frère, cramponné à son biberon, il s’était isolé dans une parfaite indifférence.

  De toutes petites quantités de fruits à coque dans ses céréales ! Qu’est-ce que ça pouvait être que ces fruits à coque ? Les fruits, elle savait : pomme, banane, fraise, voilà. Mais des fruits à coque ! Quel genre de coque d’abord ? Une coque de bateau ? Les fruits à coque, est-ce que c’étaient ceux qui poussent sur les bateaux ? Comme les bananes ? Non, elle n’y poussent pas, elles y mûrissent seulement, pas toujours assez, d’ailleurs. Et puis, des bananes dans ses céréales, n’importe quoi ! Ou alors c’étaient les fruits de l’arbre à bateaux ? Elle voyait bien à quoi ça pouvait ressembler, cet arbre-là : avec des branches comme des mâts, des feuilles comme des voiles. Et les coques étaient dans les fruits, comme des noyaux ! Mais oui ! c’était sûrement ça ! Les abricots, quand tu les ouvrais, tu trouvais deux coques de bateaux renversées l’une sur l’autre, et ça faisait comme une petite boîte dans laquelle il y avait cette amande délicieuse que Mamie mettait dans les confitures. Et à tous les coups, si on plantait cette amande dans la terre, il poussait un arbre à bateaux. Et justement, aux dernières vacances, le restaurant où ils avaient fêté ses six ans, l’Abri côtier, était au bord de la mer, et fréquenté par des marins. En fait voilà : les abricots, si tu ne les manges pas, ils deviennent des bateaux. Mais non, qu’est-ce que tu racontes, les bateaux, ça se fabrique. D’accord ! c’était une façon de parler, comme de dire une coque de noix simplement parce que les noix, c’est vrai, quand on sait les ouvrir sans les écrabouiller, ça fait deux bateaux aussi. Mais bon, les noix, c’est pas des fruits. C’est dommage, on aurait pu les appeler des fruits à coque ! Chez Mamie il y avait une noix énorme, une fausse, en bois, pour ranger des bidouilles, avec un couvercle très lourd qui pinçait les doigts. Mais si elle avait été infime, elle aurait pu se débarrasser du couvercle et des bidouilles, se glisser là-dedans, et hop ! un  soir, au coucher du soleil, elle se serait embarquée pour les Îles. Elle aurait évidemment pensé à pourvoir son frêle esquif d’un mât et d’une voile, et aussi elle l’aurait couvert d’un pont, avec sa cabine au-dessous. Je vais vous faire visiter. Alors ici, c’est ma couchette. Là, la petite table où je fais mes devoirs. Quoi, mes devoirs ? Elle serait journaliste sportive, spécialiste de surf ! Elle porterait une casquette bleue, elle fumerait la pipe. Elle aurait de grands anneaux aux oreilles et resterait pieds nus toute la journée. Je vais vous faire visiter mon île. Enfin, j’en ai plusieurs, j’habite la plus jolie, celle avec des fleurs géantes, les autres c’est juste pour me promener, aller pêcher des étoiles de mer. Pourquoi tu ris, maman ?

  – Je me rappelais un souvenir de quand j’avais ton âge. On arrive. Prends ton cartable, je descends t’ouvrir. Dis au revoir à ton frère.

  – Tu me raconteras ?

  – Promis.

  Elles s’embrassèrent.

  – À ce soir, mon petit abricot qui sais déjà si bien lire !

  – À ce soir, maman.

  Avant d’entrer dans la cour, elle se retourna comme d’habitude pour adresser un signe de main à sa mère. Elle trouva que le rayon de soleil qui lui dorait les cheveux était du plus bel effet.

 

Gabriel Racine

 

 

Quatrième édition : cache-cache

 

Les nouvelles primées sont publiées

dans le numéro 2 des Cahiers du Champ secret :

 

- Le portrait de la Comtesse de Montserrat - Camille Mauseigneur

- Ce qu'il advint du Major et pourquoi - Skandher le Romain

- L'homme qui faisait semblant - Dominique Pompougnac

 

 

Troisième édition : à côté

 

Les nouvelles primées :

- Owen Chase - Thibault Vermot

- La porte à côté - Gabriel Racine

- Derrière chaque grand homme - Rodolphe Bacquet

 

Ces trois textes sont publiés ci-dessous.

 

Félicitations aux lauréats, et bonne lecture !

 

Éric Ardouin

 

 

OWEN CHASE

(The aside man)

 

  Owen-Chase.jpg

 

  Nantucket est, pour la géographie, une petite île coincée entre Martha’s Vineyard et Cape Cod. Le nom sonne aussi indien que Massachusetts. Cela signifie (je crois) pays lointain. Voilà pour l’imaginaire de quoi vaguer : les hautes forêts – ébahissement des premiers Anglais –, le prolongement des Appalaches, la mer battant furieuse la côte âpre. En attendant il y fait un froid d’octobre ; le jour décline, et le soleil pâle, n’ayant pas réchauffé la bruyère de l’île, est à moitié englouti dans l’Atlantique. Je songe un peu. Quel endroit triste ! Les rares personnes croisées dans les rues m’ont à peine adressé un regard, pas même celui de la suspicion de mise, habituellement, avec les étrangers. Quelles faces sinistres ! – et cette page de Melville me revient : où l’on apprend que le patronyme le plus courant du lieu est Coffin – cercueil, donc. Ah ! Voilà une fameuse bande de joyeux drilles. À propos de physionomie grotesque – dans la rue droite qui longe les quais et les phares – celui-ci me rappelle, yeux caves et morts, lèvre inquiète et dure, Owen Chase.

  Il m’est toujours plus pénible et moins naturel de faire état des faits plutôt que des paysages – et cependant ici la tâche me semble nécessaire. Owen Chase commanda en 1820 l’une des barques de l’Essex. L’histoire de l’Essex est fameuse. De Nantucket, on appareille pour une tournée de trois ans. Au-delà du cap Horn, on fait prise d’une vingtaine de cachalots ; voilà remplie la cale d’huile pour moitié. La chasse semble bonne ; le chemin se poursuit ; Chili, Argentine, Pérou : au large des côtes péruviennes, un banc de baleines. On lance les barques et les harpons : c’est l’usage et le quotidien. Mais le quotidien bascule en même temps que l’Essex – dans la mer bleue qui scintille au soleil des Andes – quand de front un cachalot énorme (les marins parlent alors de plus de vingt mètres) percute le baleinier et crève la coque dans un choc horrible. Le navire dérive, et coule en deux heures : on vide au mieux les vivres dans les trois barques, indemnes ; on s’entasse dans les canots, on délibère : les îles ne sont pas loin, il s’agit de les rallier.

  Au début du troisième mois, à bout de réserves, ceux de la barque de Chase en vinrent au cannibalisme.

  Elle doit être démesurée, effroyable, la folie qui traverse les cerveaux des hommes, et l’espoir fol, quand la décision se prend de rogner à même les os humains la moelle. D’abord, Isaiah Sheppard mourut de faiblesse. Il ne reçut pas, contrairement à Joy disparu dès les premiers jours, les honneurs funéraires du linceul, et son corps ne fut pas livré aux eaux. On tourna des heures autour de son cadavre sans se résoudre à le jeter hors de la barque – pâles ombres semblables aux corbeaux qui guettent la chair morte –, puis on se regarda, et, tacitement, on s’affaira au dépeçage.

  On trouve dans le livre de bord de Chase cette phrase brève : « Par chance, il nous restait quelques lames de cuisine, sauvées du naufrage. »

  Ma main tremble irrépressiblement en écrivant ces mots : car voici des hommes au dernier terme de l’humanité, maudits, condamnés désormais aux marges du monde : vivre après cela, certes – mais à quel prix ? Voyez le regard hanté à présent d’Owen Chase : il n’est plus des nôtres, et cela se peut lire ; l’accablement le ploie, comme ploie le parjure sous le joug monotone du mensonge sans retour.

  Il y eut pire. Une semaine plus tard, comme la baleinière dérivait toujours sans nulle terre en vue, on tira au sort parmi les restants, car les vivres manquèrent à nouveau. Il y avait là Peter Coffin, Isaac Cole, Charles Ramsdell, et Owen Chase. La guigne tomba sur Peter Coffin. En un moment, il ne fut plus pour les autres qu’une viande, dénuée d’intelligence. La panique secouait son pauvre corps frêle et affaibli, comme Ramsdell le tenait par les cheveux, lame au poing, pour l’égorger comme un porc. On a peine à se figurer l’état et les pensées de ces hommes, victime et bouchers. Il pria à ne plus pouvoir même pleurer. En vain ; – « Au moins, qu’on l’assomme : il criera moins. » Ils avaient pris goût au meurtre, et à la chair humaine : ainsi que des goules, il décharnèrent les os et les viscères à main nue – comme à la gorge béait le sourire sanglant du surin. Chase raconte que le sang caillé tacha leurs ongles des semaines durant : ainsi les souvenirs âcres peinent-ils à s’effacer. Vous trouverez les détails culinaires dans le journal du second : le cœur me faut à les convoquer.

  Que tirer de tout cela ? Ceux qui croisèrent Chase plus tard m’ont affirmé qu’il n’avait plus rien de vivant, et que c’était un étonnement, et une curiosité, que de voir cet homme au milieu d’une foule, qui seul, voûté et silencieux, semblait avoir perdu au vent les derniers haillons de son être. « Voilà, me disent-ils, un homme qui marche à part de l’humanité. » Voyez son œil perdu : sans doute il regarde ailleurs, vers des enfers que nous autres ne pouvons ni envisager, ni comprendre : car nous n’avons pas franchi l’ultime lice qui nous garde d’une vie sans lumière. La mort de l’âme, errance dans les limbes d’un monde trahi horriblement !

  Et quelle ironie pourtant, quand on sait qu’Owen Chase mourut veilleur de nuit à Nantucket, à courir les rues nuiteuses et les recoins ignobles des docks pour y porter la lumière et la vie.

 

Thibault Vermot

 

 

LA PORTE À CÔTÉ

 

  J’avais quatre ans. Je venais de faire coup sur coup deux grandes découvertes. Le jour de la rentrée des classes, à un copain qui me demandait où j’avais passé mes vacances j’avais répondu (non sans fierté) « à Brétignolles », et avais été très étonné qu’il ne connaisse pas. Un type bien pourtant. Ma mère m’expliqua. C’est elle aussi qui m’éclaira définitivement sur le sort des lettres qu’on mettrait à la poste. J’avais peine à me représenter le réseau compliqué de galeries qui permettait l’acheminement du courrier jusqu’à, par exemple, la boîte aux lettres de mamie Guite, à Brétignolles justement. Elle m’expliqua.

  Le monde changeait.

  Sur ces entrefaites, j’entendis ma mère déclarer à propos de je ne sais plus quel endroit : « Ce n’est pas la porte à côté ».

  L’expression me troubla profondément. D’abord j’enquêtai : « Et Brétignolles, est-ce que c’est la porte à côté ? (Avec un petit rire :) – Non plus, mon chéri ». Puis je me pris à rêver sur cette porte à côté. Si Brétignolles n’était pas la porte à côté, qu’était cette porte, et où se trouvait-elle ?

  Presque aussitôt j’éprouvai une satisfaction intense, telle que je me figure celle d’Archimède ou de Champollion dans les circonstances que l’on sait. La porte à côté était évidemment, ne pouvait être que celle devant laquelle je passais tous les matins en allant à l’école, cette porte qui m’intriguait et que pourtant j’avais oubliée (je me rappelle fort bien la perplexité où m’avait plongé dès cette époque cette capacité d’oublier une chose importante).

  La porte à côté s’ouvrait dans un mur aveugle qui prolongeait la façade de la maison des Cavelier ; chaque matin nous sonnions chez eux (on me portait pour que je puisse actionner la sonnette, énorme jouissance qui se propageait du bout de mon index jusqu’au tréfonds de mon âme, malgré les frottements désagréables de mon harnachement sur ma peau délicate), mon copain Marc (encore un type bien) surgissait, et nous nous rendions à l’école ensemble, ma mère, Marc et moi.

  Je n’avais jamais parlé à personne de cette autre porte. Elle me fascinait secrètement, coquet ouvrage de menuiserie peinte en vert pomme, avec son gros bouton central qui tournait à vide (j’avais essayé), sa serrure bouchée (j’avais regardé), son absence d’étiquette, et de sonnette.

  La porte de personne.

  La porte de l’inconnu.

  Le soir de cette illumination, je me couchai la tête en feu. Que cachait la porte à côté ? Comment le savoir, si, comme je l’admettais maintenant – un peu vite, peut-être – elle devait ne jamais s’ouvrir ?

  Je m’endormis fort tard, sans avoir pu régler ce délicat problème logistique : emprunter l’échelle de Tonton Matéo et surtout la transporter discrètement jusqu’à ma chambre où je devais pouvoir la dissimuler derrière l’armoire (mon petit frère de deux ans ne risquait pas de me dénoncer).

  Et voilà que le lendemain même, jour d’école, en arrivant chez les Cavelier, nous trouvâmes la porte entrouverte.

  Je n’en crus pas mes yeux. Le panneau basculait bel et bien dans le mystère.

  Mon cœur battait fort, mais je réussis à mimer une indifférence proche du dégoût pour, d’une poussée négligente, augmenter un peu l’ouverture.

  « Qu’est-ce que tu fais ? Laisse cette porte. Tu n’es pas chez toi ! »

  Encore quelques centimètres.

  « Gabriel ! Viens ici tout de suite ! Çe ne se fait pas ! Que vont dire les gens ? »

  Le tout pour le tout. J’y allai carrément.

  La porte pivota en silence sur ses gonds, dévoilant une courette pavée au centre de laquelle des chats s’affairaient autour d’une poubelle renversée.

  Toute mon attention cependant était mobilisée par le spectacle d’une merveilleuse petite fille aux cheveux d’or accoudée à une fenêtre. Elle m’aperçut, et acheva le geste qu’elle amorçait comme je poussais la porte : elle lança de toutes ses forces une poupée sur les chats, qui s’égaillèrent en miaulant. La petite fille alors me lança un sourire qui me glaça le sang.

  Mais quelqu’un me tira en arrière, franchit la porte, la claqua derrière lui, j’entendis des hurlements, des pleurs, ma mère me serrait le poignet avec violence, elle sonna elle-même chez les Cavelier, je pleurais, Marc parut, « C’est qui la petite fille ? », réussis-je à articuler entre deux sanglots.

  « Ce n’est personne », dit ma mère.

  « Une pauvre gamine », dit madame Cavelier.

  Et, plus loin, Marc me confia, sans que je lui demande rien :

  « La fille des voisins, elle ne va pas à l’école, elle est idiote. »

  C’est triste à dire, mais je m’en tins là. La porte à côté cessa de m’intéresser.

  Jusqu’à aujourd’hui.

  Et ma mère n’est plus là pour m’expliquer.

 

Gabriel Racine

 

 

DERRIÈRE CHAQUE GRAND HOMME

  

Il avait accepté ce mariage dans un moment de faiblesse, et rendu à cet argument : la petite Suzanne taperait ses manuscrits, une secrétaire à domicile en somme, cela lui ferait gagner un temps fou, d’ailleurs n’avait-elle pas pris des cours de dactylographie dans cette idée ? (Cette dernière révélation le révulsa au départ, « ils veulent vraiment me la vendre », songeait-il au terme de ces six mois de résistance nuptiale à la famille de Suzanne). Il estimait que la création littéraire, dont il tirait la sève d'une vie souvent dissolue au cours de ses quarante-et-une années d'existence, était incompatible avec l’installation en ménage, le partage des mêmes mètres carré tous les jours de la semaine. Mais, enfin, cela ferait une expérience à ajouter à son panel des sentiments humains, et puis Suzanne, à vingt-deux ans, était la tentation de la volupté incarnée tout en demeurant la plus docile des jeunes filles, cela valait bien le coup de flancher, surtout si par-dessus le marché elle tapait ses manuscrits. Le marché en question, du reste, était le suivant : pas question d’enfants, la liberté de découcher quand bon lui semblerait, et les visites à la belle-famille réduites au strict minimum. Les parents de Suzanne avaient accepté, ce qui n’était pas peu héroïque pour la bourgeoisie de Neuilly en 1927. Mais bon, la contrepartie est qu’ils mariaient leur fille au grand littérateur à succès Jean Rosales.

Ce que Jean Rosales avait sous-estimé, c’était la profondeur et la solidité de l’éducation catholique reçue par Suzanne. Soumise avec lui parce qu’amoureuse, elle n’en pensait pas moins : elle ne lui fit jamais la moindre remarque sur la morale discutable qu’il défendait, fanfaron, dans les soirées mondaines et surtout dans ses romans. Elle n’était pas de taille à disputer (surtout qu’il adorait ça), et puis, elle était trop effacée. Mais, lorsque, tapant sur la Remington le premier manuscrit qu’il lui confia, elle trouva dans celui-ci une formulation qui la choqua par sa crudité, elle ne put s’empêcher, après une longue hésitation, d’édulcorer la phrase en question, et par conséquent de lui faire perdre toute sa saveur provocatrice. Rosales ne s’en aperçut pas car, confiant dans la malléabilité et le professionnalisme de sa jeune épouse, il ne prit pas la peine de relire le roman une fois tapé. Encouragée par cette rectification passée inaperçue, et soucieuse de sauvegarder la respectabilité du nom qu’elle portait également désormais, Suzanne prit la liberté d’adoucir plusieurs autres passages passablement révoltants aux yeux d’une jeune fille de bonne famille dans le texte suivant qu’il lui confia. Ironiquement, c’est à elle désormais qu’incombait la tâche de corriger les épreuves, puisque Rosales était trop occupé à créer œuvre sur œuvre, se trouvant dans une période faste d’inspiration. À mesure que son style s’affermissait et qu’il jetait dans ses romans une rage et un stupre de plus en plus flamboyants et irrévérencieux (« il est temps de bousculer ce public parisien par trop gnan-gnan », exultait-il dans ses moments d’écriture les plus frénétiques), les livres qui paraissaient sous son nom étaient de plus en plus consensuels et honnêtes sous tous rapports. Ils se vendaient même de mieux en mieux et Rosales recevait des lettres d’admiratrices qui se déclaraient enchantées de l’orientation nouvelle que prenait son Œuvre, etc. « Eh bien, j’avais raison ! Voilà ce qu’il lui fallait, au public français, qu’on lui rentre dedans, et en plus il aime ça ! » Et il se remettait au travail, ivre de déverser dans des pages et des pages les flots d’un imaginaire licencieux et scandaleux que la Remington de Suzanne transformait invariablement en une prose probe et vertueuse. Comme Rosales faisait lire à sa femme les lettres d’admiratrices, elle se félicitait de contribuer à la reconnaissance (et aux ventes) de son époux par cette croisade de l’ombre. Ce faisant, le caractère épouvantable des écrits de l’auteur prenait un tour radical, aussi les corrections de Suzanne devenaient-elles de la réécriture pure et simple. Lorsque Rosales mit le point final à ce qu’il considéra comme son chef-d’œuvre en la matière, qu’il intitula Le Délice des chattes et qui faisait l’apologie d’une pratique d’alcôve que l’on devine par la bouche d’un don Juan impénitent et salace, il ne pouvait se douter que parallèlement Suzanne passait ledit chef d’œuvre à la moulinette de son implacable angélisme, et que sous ses doigts fins et chastes, Le Délice des chattes devenait la tendre chronique d’un brave clochard résolu à sauver de la fourrière les félins qu’il nourrissait.

Un après-midi, le téléphone du ménage quai Voltaire sonna : c’était Gaston Gallimard, qui venait de lire Le Délice des chattes. « Écoutez, dit-il, moi je veux bien publier ça, vos bouquins se vendent mieux que jamais, j’ai toutefois de plus en plus de mal à vous reconnaître, le mariage vous a changé, mon vieux. » Rosales entendit ces remarques comme la preuve que la radicalité nouvelle de son style était efficace, puisqu’elle faisait même mouche auprès de son éditeur. Le Délice des chattes fut donc publié tel quel et, à l’automne 1928, Rosales reçut le prix Goncourt pour son œuvre si pleine d’une poésie et d’un souci social délicat.

C’est alors seulement que Rosales, étonné de ces commentaires qu’on ne pouvait plus entendre avec ambivalence, se rendit compte du sabotage qui se tramait depuis des mois dans le bureau à côté du sien : il éprouva la vitesse et l’intensité de la trahison en ouvrant les uns après les autres tous ses romans publiés depuis son mariage, et tomba, livide, dans son fauteuil. Il fit un procès – qu’il perdit – à sa femme, dont on reconnut en revanche paternité du Délice des chattes et qui, partant, fut reconnue comme la véritable destinataire du Goncourt et reçut les bénéfices des ventes. Rosales ne put faire publier la version authentique de ses œuvres car Suzanne avait mis au feu ces manuscrits sataniques.

 

Rodolphe Bacquet

 

 

* * *

 

 

Une nouvelle inédite de Philippe Renault

 

 

LES MÛRES

 

  – Dis donc ! Qui t’a fait ça ?

  Comme à chaque fois qu’il était ainsi couché sur le ventre en charmante compagnie, la question lui était fatalement posée : quatre stries sur chaque omoplate ne manquaient pas d’éveiller l’étonnement. Comme à chaque fois, François répondait négligemment que ces marques lui étaient restées d’une chute qu’il avait faite à vélo vers l’âge de neuf ou dix ans.

  Anna passa ses doigts sur les cannelures. Et, après l’avoir couvert de baisers, elle s’allongea sur lui, le nez enfoui dans sa nuque, les bras plaqués sur les siens.

  Il aima son poids, la rondeur élastique de ses seins contre son dos, la respiration de son ventre contre ses reins. Comme elle s’endormait, il la fit délicatement couler à son côté et rabattit le drap sur eux. L’amour jusqu’à une heure avancée de la nuit les avait épuisés.

  Pourtant, il ne trouva pas tout de suite le sommeil. Etait-ce de dormir pour la première fois dans une maison inconnue ? De dormir auprès d’Anna, dont la chaleur à ses côtés redoublait celle de l’été ? Il l’avait rencontrée deux semaines auparavant, au bal du 14 juillet de ce petit bourg de Provence où ils passaient leurs vacances, lui chez son oncle Charles qui lui avait tenu lieu de père, elle chez sa mère Hélène qui aimait à la recevoir avec sa fille Pauline, dont on fêterait bientôt l’anniversaire. Ils ne se connaissaient que de vue quand l’occasion du « repas festif » leur permit de s’asseoir l’un en face de l’autre. Ce soir-là, on avait bu dans les gobelets en plastique, mangé dans les assiettes en carton, dansé sur les flonflons parmi les serpentins et pouffé aux blagues un peu grasses de l’orchestre invité par le conseil municipal. Vers deux heures du matin, Pauline enfin rentrée se coucher avec sa grand-mère, ils avaient encore dansé, ils avaient encore mangé, et, entrebâillant prudemment l’un pour l’autre leur solitude à la faveur de la nuit, ils s’attardaient encore autour d’un verre indéfiniment rempli quand on dut – on en était désolé – ranger bancs et tables à l’intérieur de la salle des fêtes. Ils se quittèrent donc en se donnant rendez-vous le surlendemain.

  C’est ainsi qu’après les premières promenades, bientôt suivies par de furtives étreintes dans la fraîcheur des sous-bois, la fin du mois arrivant ils voulurent tous deux se faire le don de leur sommeil avant leur prochaine séparation. Elle l’invita nuitamment dans sa maison, à une seule condition : qu’il s’esquiverait au matin par la porte de la cour, « au premier chant de l’alouette », avait-elle dit d’un air entendu. D’elle, il ne savait donc que peu de choses. Mais sa beauté pleine, la lenteur un peu absente de ses manières, la singularité troublante de ses taches de dépigmentation situées à chacun de ses plis, la simplicité de son inclination au plaisir l’avaient d’emblée séduit. Des juillets, il y en avait eu beaucoup ; mais il sentait se diffuser dans son insomnie ce rare et sourd venin de l’inquiétude : cette femme aussi inconnue qu’hospitalière, il ne voulait pas la perdre. Il se reprochait de lui avoir menti tout à l’heure, se promettait de la détromper demain. Il ignorait qu’elle n’avait pas été dupe : ces stries étaient probablement l’œuvre d’une femme.

  La respiration d’Anna entra dans sa grande marée. Il devinait son profil dans la pénombre. Pour la première fois depuis longtemps, il se penchait dans le noir sur la margelle de cette existence mystérieusement close sur elle-même. Le craquement du bois dans l’escalier s’effilocha dans sa tête. Il observa encore les objets noyés dans les ombres, puis il sombra à son tour.

 

  Au matin, Hélène s’affairait déjà devant ses fourneaux quand Pauline, toute chiffonnée, entra dans la cuisine.

  – Déjà levée ? fit Hélène.

  – C’est ton tintamarre de casseroles qui m’a réveillée ! dit plaintivement la petite, allant d’un pas de somnambule se blottir contre son dos.

  – Quand on aime la confiture, il faut aussi en supporter la batterie !

  Et elle lui tendit la cuillère de bois toute poisseuse de mûres.

  Ces deux-là s’adoraient : elles se faisaient ronronner l’une l’autre. Pour Pauline, Hélène était semblable à l’immuable grand-mère des vieux contes en qui se cristallisaient toutes les vertus que cette citadine attribuait à la campagne : théâtre des vacances, lumières de l’été, profusion des fruits, nuits enchantées – plus tard, les anciens tenteraient de lui faire accroire qu’à cet âge elle ne faisait que glisser sur la peau du monde ; par quelle intuition savait-elle qu’elle nageait déjà dans sa profondeur ? En dix ans, n’était cette voussure du dos qui la tassait insensiblement et cette ostéoporose qui la rendait friable, Hélène n’avait que peu vieilli à ses yeux. Elle lui paraissait déjà telle que, sans qu’elle la connût encore, l’expression la résumerait plus tard : la bonté même.

  Quant à Pauline, elle était pour Hélène la vie continuée, l’ultime rebond pour elle d’une cascade qu’elle avait déjà entraperçue avec ses propres enfants, mais que la distance des générations rendait paradoxalement plus proche et plus vive. Cette gracile brunette, qui trouvait bêtes les garçons de son âge et ne jurait que par les chevaux, devenait dans sa maison une centauresse : ça cavalcadait partout et ça ruait dès qu’on voulait lui passer le mors. Hélène se gardait bien d’intervenir quand Anna la morigénait, mais elle aimait secrètement en Pauline cette ombrageuse sauvagerie qu’elle-même ne s’était jamais permise et qui lui semblait porteuse de toutes les émancipations. Les transparences du cristal de soixante-dix ans et de la source de douze s’augmentaient l’une l’autre.

  – Hmmm ! fit Pauline en lui rendant la cuillère. Ça donne envie d’en cueillir des fraîches.

  Un baiser furtif dans le cou et elle disparut dans le jardin.

  – Tes chaussons ! lança vainement Hélène de sa voix d’Arletty.  

Et, soupirant, elle se remit à sécher ses bocaux.

  Un quart d’heure après, Pauline reparut dans la cuisine, les yeux au bord des larmes, les bras en avant comme pour présenter le trophée de ses doigts ensanglantés, la chemise de batiste ponctuée d’accrocs et de taches rouges. Boitillant, elle expliqua qu’en voulant saisir une mûre plus grosse et plus haute que les autres, elle s’était pris le pied dans une ronce et avait basculé dans le roncier. Elle n’avoua pas que, pendant un instant, elle avait eu peur d’être dévorée par ce monstre végétal ; que l’idée d’affronter une épreuve héroïque lui avait traversé l’esprit ; qu’elle eût pu demeurer là, griffée et piquée par des tentacules hostiles, jusqu’à ce qu’un géant chevaleresque vînt la délivrer. Mais s’interdisant d’appeler à l’aide, elle avait finalement trouvé plus courageux de s’arracher d’elle-même au sournois lacis barbelé. Il avait seulement fallu pousser vigoureusement sur ses bras en serrant bien fort les lianes épineuses, donner des coups de reins croissants, prendre douloureusement appui sur ses pieds malgré la dérobade de la touffe aux baies vives. Il avait fallu vouloir vaincre.

  Tout en l’inspectant d’un air inquiet, Hélène admira secrètement l’orgueilleuse. Par bonheur, si le dessous des bras était copieusement lacéré, le visage était intact, hormis une petite griffure au nez. Seuls les mains et les pieds avaient gardé dans leur chair quelques petites épines.

  Sans un mot, la grand-mère fit asseoir sa petite-fille, chaussa ses lunettes, baissa le feu sous les confitures, s’arma d’une pince à épiler – à épiner, pensa Pauline – releva ses manches, et, s’agenouillant, se mit au travail. L’autre se laissa faire : cette bonne fée aux cheveux cendrés valait bien le géant qui désormais pourrait toujours courir. Comptant fièrement chacune de ses prises, Hélène fit merveille. Durant l’intervention, Pauline ne broncha pas. Elle n’entendait dans la pièce que le clapot intermittent de la cuisson, les mouches industrieuses, les sons assourdis de la campagne qui s’ébroue chaque matin. C’était bon ; c’était lent ; le picotement même des piqûres se dissolvait dans l’onctuosité de cette cérémonieuse opération.

  Antiseptique sur les mains et sous la plante des pieds, consigne de faire vérifier le vaccin antitétanique pour ne pas finir, avait-elle dit, comme ce poète emporté par une piqûre de rose, recommandations vestimentaires pour la fois prochaine, petite tape sur la cuisse : Pauline pouvait aller faire sa toilette. Mais au lieu d’obtempérer, la jeune fille garda ses yeux fixés sur ceux de sa grand-mère, maintenant debout devant elle. Puis, tout à trac, avec un petit coup de menton vers son bras gauche :

  – C’est quoi, ce tatouage ?

  Hélène demeura d’abord interdite, puis elle comprit : dans la précipitation, elle avait machinalement relevé ses manches. Des manches qu’elle avait su maintenir baissées pendant des décennies.

  Lentement, elle s’assit, fixant sa petite-fille d’un air indéfinissable. Celle-ci en eut presque peur tant la fée tout à l’heure radieuse montrait maintenant la gravité la plus tristement souriante qu’elle eût jamais vue. Sans doute Hélène se demandait-elle en cet instant si elle devait déguiser ou dire la vérité, ce que cette jeune source en savait déjà, ce qu’elle pourrait lui en dire sans risquer de l’altérer, avec quel tamis. Enfin, avec la douceur de ceux qui dévoilent le secret de leur humiliante métamorphose, dans cet épais silence qui, pour elles, garderait définitivement l’odeur ensoleillée des mûres, elle commença :

  – Ce tatouage est mon numéro de matricule : 31661. Il m’a été gravé par les nazis le 28 janvier 1943 au camp d’Auschwitz, le lendemain de mon arrivée. Tu sais ce que c’est, Auschwitz ?

  Pauline opina.

  Hélène ne cacha rien à Pauline de ce qu’elle considérait comme l’essentiel : l’arrestation de la famille dans la boutique de la rue de Charonne, les trains bondés, la devise « Arbeit macht Frei », les blocks, la disparition de ses parents Abram et Perla dans les crématoires (d’où, au grand étonnement de Pauline, l’hommage que tous leurs descendants leur avaient rendu en donnant aux enfants des prénoms commençant par A ou P), le travail dans la neige ou la boue, la discipline, la solidarité, le transfert miraculeux vers Ravensbrück, la Libération, sa vocation d’institutrice. Elle lui tut en revanche les détails les plus odieux : l’abomination a des gouffres qu’il n’est pas nécessaire de connaître si jeune.

  C’est alors que, par la fenêtre, elles virent sautiller la silhouette d’un homme qui croyait manifestement passer inaperçu. Les deux femmes se regardant partirent d’un rire irrépressible. Jamais sans doute elles n’avaient ri l’une à l’autre comme cela jusqu’aux larmes, jusqu’aux crampes, jusqu’à épuisement.

  – Ça rigole bien ici, dit Anna du haut de l’échelle de meunier.

Et tandis qu’Hélène s’essuyait les yeux et rabaissait ses manches, Pauline repartit de plus belle. Secouée de spasmes, se cachant le visage dans ses mains, elle s’enfuit dans sa chambre attenante tandis que sa mère descendait.

  – Qu’est-ce qu’elle a ? C’est quoi, ces rougeurs ?

  – Oh, plus de peur que de mal ! Elle s’est égratignée ce matin en cueillant des mûres.

  – Le métier qui rentre, fit Anna, trempant son doigt dans la poix rouge. Je n’ai même pas eu le temps de lui souhaiter son anniversaire.

  Et elle se planta devant la fenêtre qui donnait sur la cour.

 

  Ce jour-là – Pauline ne l’oublierait jamais –, le ciel fut d’un bleu à fendre l’œil. La touffeur d’août vrombissait, l’air était aussi épais que dans l’haleine d’un dieu. On avait convenu pour midi d’un léger pique-nique à l’abri des pins du plateau ; le soir, on fêterait l’anniversaire aux chandelles dans le jardin. Pauline folâtrait ; sa mère n’avait pu lui cacher plus longtemps son cadeau : un séjour de quinze jours en Bourgogne dans une colonie équestre. Anna la contemplait de loin et songeait à François. Quant à Hélène, elle profita du moment de la sieste sous les branchages pour écrire quelques « étiquettes ».

  Le soir, on s’accorda à trouver Pauline « très petite femme slave » dans sa chemise de mousseline brodée aux manches longues et bouffantes. Après avoir soufflé ses douze bougies, elle put lire ceci sur l’un des pots qu’elle se vit offrir :

 

 

MÛRES 2010

 

  Mûres aux grains bien défendus,

  Enfance meurtrie à mains nues,

  Faisons de nos mêmes blessures

  Un poème et des confitures.

 

 

 

Novembre 2012

 

 

* * *

 

 

Une nouvelle inédite de Camille Pioz 

 

 

Taille unique et belles dentelles

 

Elle s’est rasé les jambes, les aisselles, le maillot de bain.

Elle a pris sa douche. Elle a tapoté l’oreiller, la couette sur le lit étroit, pour leur redonner un semblant de gonflant. Elle a ramassé les miettes sur la toile cirée, a rincé son bol et l’a posé retourné sur l’égouttoir en plastique.

Elle a enfilé son chandail noir à col roulé, une paire de collants épais avant de mettre son jeans, noir lui aussi.

Elle a pris la grande enveloppe contenant cette lettre qu’elle a reçue la semaine dernière, et la petite boîte, simili cuir dessus, velours rouge dedans. Elle a pris son sac en toile et sa gamelle.

Sa voiture l’attend sur le trottoir d’en face. Le vent glacé la saisit en tenaille.

La route qu’elle parcourt depuis trente ans déroule son ruban sous le faisceau des phares ; elle est plus courte que jamais.

Le parking est désert. La voiture cahote dans les ornières. Décidément, la suspension est à revoir, et le parking à refaire.

Elle contourne le grand bâtiment de béton. Elle escalade la grosse caisse en bois et se faufile par la lucarne qu’elle a laissée entrouverte hier soir. Elle se reçoit à croupetons sur le carrelage. Les toilettes sentent le désinfectant. Ses pas résonnent étrangement dans le vide. Encore un couloir, et la voici dans l’atelier où les tables de travail s’alignent, bien ordonnées, aussi sagement que les pupitres d’une immense salle de classe.

Elle se dirige vers la cinquième rangée, deuxième colonne et s’installe comme aux jours ouvrés devant sa machine. Ses gestes se dévident sans y penser : allumer sa lampe de travail, ouvrir son tiroir, prendre les ciseaux, choisir le bon bobineau, charger la canette. Puis presser la pédale du pied droit. Sous les lumières blafardes, la machine lance un murmure rauque et prolongé.

La journée sera longue. Elle a calculé qu’il lui faudrait réaliser vingt-six bonnets. Elle a soigneusement choisi ses modèles, en fine soie brodée, ses préférés ; elle les ourlera de dentelle de Calais.

 

Concentrée à guider le tissu sous l’aiguille qui monte et descend à un rythme cadencé, elle n’a pas vu la nuit revenir tout engloutir. Malgré le froid, la sueur lui coule le long des tempes. Elle a encore cinq bonnets à confectionner. La nuque raide, les yeux brouillés, elle s’autorise une nouvelle pause. Elle regarde autour d’elle toutes ces machines en uniforme sous leur housse de plastique noir.

Pour se dérouiller les jambes, elle va jusqu’au cagibi de Germain, qui a charge de tout dépanner, en regarde le contenu. C’est bien rempli là-dedans, une vraie caverne d’Ali Baba. Au retour, elle s’attarde entre les tables : ici, c’est celle de Chantal, plus loin la table de Catherine, là celle de Murielle …

Elle se remet au travail. Méticuleusement.

Les vingt-six bonnets terminés, il lui faut les assembler. Tous, bout à bout. Elle les relie avec trois rubans de dentelle qu’elle entrelace, c’est plus sûr et plus coquet.

C’est réussi. C’est de la belle ouvrage. Elle est fière de sa réalisation. Pour une fois qu’elle a pu travailler à son idée, prendre le temps de fignoler, sans les gueulements de la contremaîtresse qui arpente les rangs armée d’un chronomètre : « Allez, allez, les filles, faut y aller, on mollit pas ! »

Maintenant, elle sort la lettre de son sac, celle de la semaine dernière, la découpe. Deux coquillages s’y dessinent. Elle s’affaire avec le papier et la dentelle. De la petite boîte noire, elle détache le disque de métal doré ; elle remplace le ruban tricolore par cette même dentelle délicate.

Elle a éteint sa machine, l’a recouverte de sa housse noire. Elle a balayé les bouts de fil, les chutes de tissu, de papier, de dentelle. Elle a remis ciseaux, aiguilles, canettes à leur place dans le tiroir. Son sac, sa gamelle sous le tabouret.

Elle s’est déshabillée. Complètement. La chair de poule grêle sa peau claire. Elle a plié ses vêtements, les a posés sur le tabouret.

Elle a installé l’échelle double de Germain, a pris son ouvrage. Tout est prêt.

 

Quand les filles sont arrivées, lundi matin, elles allaient commencer leur sixième semaine d’occupation. En espérant que les médias parlent au moins un peu de leur désespoir. Et voilà qu’elles trouvent la copine toute nue ou presque, la langue violette, les pieds à cinquante centimètres du sol.

Les machines, leurs machines, vont leur être enlevées et mises entre les mains d’autres ouvrières de l’autre bout du monde.

Et maintenant il y a la Jeanine suspendue dans l’air comme un grand point d’exclamation.

Une ribambelle de soutien-gorge la tient attachée à la grande poutre centrale. Les filles reconnaissent le modèle de luxe à son voluptueux papillon pigeonnant : « Azuré bleu céleste ». Le plus prisé, le plus raffiné, celui qui a couronné les succès de la marque.

Elle est tout auréolée de dentelle la Jeanine. Et cela lui va si bien ce bleu tendre.

 

Son soutien-gorge, à elle, est en papier.

Sur son sein droit, l’emblème tricolore de la République.

Sur son sein gauche, une date : vendredi 13 janvier 2012.

Reliant les deux bonnets, une bande où s’inscrit une phrase. En s’approchant tout près, tout près, on pourrait déchiffrer les lettres gracieuses qui s’élancent en italique : « Cette distinction, Madame, honore votre engagement professionnel ».

Sur sa toison un disque de métal, un petit disque doré, maintenu par des rubans qui enlacent ses hanches façon string, les mêmes rubans de dentelle que ceux qui enserrent son cou.

Médaille du travail, échelon Vermeil, pour saluer trente ans de bons et loyaux services.

 

 

Camille Pioz

Dimanche 29 janvier 2012

 

 

 

 

* * *

 

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