Voici les poèmes qui ont été lus au Festival Pliant 2026. Sous réserve d’acceptation par leurs auteurs et autrices, ils figureront dans le recueil de l’année, en compagnie d’une quinzaine d’autres dont la liste sera arrêtée au cours du mois de juin. Merci aux participant.e.s, bravo aux lauréat.e.s !
L’écrire, c’est être disqualifié !
Ce mot est interdit. J’use donc de malice.
Pour trouver le proscrit, suivez tous mes indices :
La règle est énoncée. Il faut donc s’y soumettre,
Car oser l’employer, ce serait le commettre.
Vocable énigmatique ayant un double sens,
Dans la mathématique on note sa présence.
C’est la suite sans fond où les siens s’intercalent.
Impossible scission en deux parties égales.
Six lettres le composent, on croirait un faux pas.
Plus d’aide ? Je propose : Pour un fils, c’est papa.
C’est encore ce mot que le joueur se lasse
De voir au casino séparer « manque » et « passe ».
Nous y sommes enfin. Vous l’avez à l’esprit.
C’est le bout du chemin. Vous méritez le prix.
Je vous vois Columbo, résolvant cette affaire
Arrivant en Peugeot, vêtu de son imper.
Jacques Cadilhon
Élection d’un roi
En des temps oubliés, les chiffres décidèrent
Pour les représenter, de se choisir un roi.
À gauche étaient les pairs, sur la droite, leurs frères.
Misogyne à coup sûr, le TROIS se fit narquois :
« Jamais notre moitié, soyez-en bien certains,
Ne viendra nous troubler, étant indivisibles ! »
Argument réfutable ! Et bien sûr, les voisins
Plaidèrent à leur tour, se sentant pris pour cibles :
« Vous êtes synonymes d’une maladresse !
Contestèrent ainsi le SIX et ses amis.
Un roi doit évoquer élégance et finesse !
Faute, erreur et bévue en sont l’antinomie !
– Nous sommes cohérents ! se récria le SEPT.
Nous sommes cinq ici ! Mais, chose saugrenue,
Les pairs sont cinq aussi ! Illogiques, si bêtes
Que le mot décimal leur reste un inconnu ! »
Et chacun d’avancer ses plus beaux arguments,
Du terme qu’on entend dans tous les casinos
aux « jugements des pairs » et aux « imper-tinents »,
Quand le HUIT entreprit de faire un jeu de mots !
Fadaises fallacieuses ont alors fusé
Dont je ne donne ici qu’un aperçu navrant :
« Baste ! il vous suffirait de grandir d’un degré
Et vous pourriez alors venir grossir nos rangs
En devenant, très chers, divisibles par deux !
– Félon, faites vous-même un effort constructif :
En perdant un kilo, vous vous porterez mieux !
Diviser pour régner est-il votre objectif ? »
On ne saura jamais si l’un fut élu roi.
Peut-être le plus grand est-il sorti vainqueur ?
J’ai ma petite idée mais je ne voudrais pas
Désigner l’un d’entre eux et commettre une erreur !
Jean-Jacques Thibault
Les maladresses
Se tromper de prénom
Dire “tu” au lieu de “vous”
Oublier de répondre
Manquer un rendez-vous
Liste non-exhaustive de ces
Imperceptibles écarts, ces petites maladresses
Commises sans le vouloir
Même si parfois elles blessent
Propre de l’être humain dans ses imperfections
Rentrer seule le soir
Porter les cheveux longs
Échanger un regard
Avoir une opinion
Liste non rationnelle de ces
Impertinents écarts, ces pures provocations
Commises par toutes celles qui l’auront bien cherché
Disent ceux qui harcèlent, cognent et parfois même tuent
Trop souvent impunis
Prier à genoux
Aimer différemment
Habiter près de chez vous
Vivre tout simplement
Liste des interdits visant
Tous les individus désignés dissemblables
Par d’impérieux nantis qui se croient tout permis
Les techniques sont connues : du bruit et des coupables
Pour détourner nos yeux de leurs jeux de pouvoir
La plus grande maladresse
Qu’on pourrait bien commettre
C’est se voiler la face
Pensant sauver ses fesses
Se croire imperméable
Résister à la boue
S’écouter, protéger
Dénoncer les abus
À nouveau s’entraider
Liste non négociable de ces
Indispensables éclats, ces gestes impératifs
Si on veut éviter que l’histoire se répète
Ou pour ceux qui en doutent, plus prosaïquement :
Pour que tu ne sois pas
Le prochain sur la liste
Sophie Duckerts
Un pas de trop, la marche grince et la tasse penche, ne se pose pas droit. Je compte jusqu’à trois, puis je m’arrête ; la nuit cligne d’un seul œil, et le silence se replie. Entre cinq battements je trébuche, mais j’avance, de biais, fidèle à cette danse qui refuse la ligne et cherche, dans le défaut, son propre tempo.
Neuf pas, puis un autre qui manque. La route hésite sous mes pieds, le sol répond par un soupir. Le cœur bat sans cadence sage, s’égare, s’obstine, insiste. Il y a toujours une seconde de trop, un souffle en trop, un battement qui déborde et déplace le cours des choses. Pourtant, c’est ainsi que je tiens.
On m’a appris l’alignement, les partages nets, les moitiés sages, les comptes qui tombent juste et se ferment sans reste. Mais à chaque partage demeure une trace : une chaise vide quand la table est pleine, un rire sans retour, un écho sans source, un battement qui dépasse la phrase et fait frémir la musique.
J’apprends la beauté des ruptures, l’éclair bref des choses bancales, la phrase qui saute la mesure et trouve là son vrai souffle. Les formes droites me glissent des mains ; je garde les lignes qui tremblent, les contours qui résistent, les équilibres fragiles mais vivants.
Ce reste, ce fragment que personne ne réclame, je le garde encore. Il décale mes jours, déplace mes pas, refuse la symétrie tranquille. Ce qui ne tombe pas juste me tient debout. Et je marche ainsi, accordée au faux qui dure, fidèle à ce nombre solitaire qui empêche la somme de se refermer.
Audrey Barandon Schmitt
Marée montante
Un matin de trop, une vie de travers
Trois cafés froids, un dernier goût amer
Cinq automnes qu’elle vole en feuille morte
Sept chakras éteints, le vide en escorte.
Neuf kilomètres, l’appel lointain de l’océan
Onze degrés, assauts lancinants des courants
Treize voyages, l’Atlantique à perpétuité
Quinze minutes pour mesurer l’immensité.
Dix-sept regards passent sans jamais voir
Dix-neuf musiques, nuits blanches, idées noires
Vingt-et-une rivières, elle se laisse porter
Vingt-trois branches, trop fragile pour s’accrocher.
Vingt-cinq miroirs, reflet d’un espoir échu
Vingt-sept chemins, toujours des voies sans issue
Vingt-neuf portes, sa seule clé : la fuite
Trente-et-une bougies, une flamme qui hésite.
Trente-trois marches pour rejoindre la plage
Trente-cinq pas, le sable retient son courage
Trente-sept visages, aucun pour la retenir
Trente-neuf souvenirs qu’elle laisse s’engloutir.
Quarante-et-un silences avalés par les vents
Quarante-trois pensées figées dans le temps
Quarante-cinq battements, le cœur en sursis
Quarante-sept ans, prête, vers l’océan infini.
Gilles Prebende
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